Cette peur-là

la naissance du mouvement pour les droits civiques des homosexuels aux États-Unis
La semaine passée a eu lieu le 47e anniversaire des émeutes de Stonewall survenues le 28 juin 1969. Cet événement est considéré comme la naissance du mouvement pour les droits civiques des homosexuels aux États-Unis, ouvrant par la suite la voie à d’autres à travers le monde. La première Gay Pride fut organisée l’année suivante par la bisexuelle Brenda Howard afin de commémorer ces émeutes. Si aujourd’hui les Gay Pride relèvent davantage du défilé que de la manifestation, elles étaient revendicatrices et éminemment plus politiques à leurs débuts. Néanmoins, elles sont organisées autour de la fin juin en commémoration de cette importante page de l’histoire de la lutte pour la liberté et l’égalité des orientations sexuelles et des identités de genre.

Il y a 47 ans, à New York dans Greenwich Village, des gays, des lesbiennes, des bisexuels et des trans ont décidé de lutter une fois pour toutes contre la discrimination. À l’époque, il était interdit de servir des boissons alcoolisées aux homosexuels, de danser entre hommes ou de se travestir. Le fait de s’embrasser entre hommes était considéré comme un attentat à la pudeur. Les descentes de police dans les bars suspectés d’être fréquentés par les homosexuels étaient monnaie courante. Mais le raid policier survenu au Stonewall Inn a été la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Pour la première fois, les victimes ont refusé de se laisser faire ; elles ont résisté et combattu les policiers. Une série de manifestations spontanées et violentes ont éclaté un peu partout dans la ville en réponse à des arrestations massives et arbitraires. Pendant plusieurs jours, des combats se déroulèrent dans la rue.

J’ai beaucoup de respect pour tous ceux et toutes celles qui ont pris part à ces émeutes et qui ont lutté pour que cessent les discriminations de l’époque. Étant moi-même homosexuel, je sais que ma vie serait bien plus dure aujourd’hui sans le courage que ces personnes ont démontré lors de ces évènements. Je souhaite qu’un jour, les discriminations prennent définitivement fin et que nos sociétés deviennent justes, égalitaires, solidaires et humaines. Mais force est d’admettre que même en 2016, ce n’est toujours pas le cas. Il nous faut encore faire preuve de courage, se rassembler et lutter de toutes nos forces contre l’ignorance et la haine. C’est ainsi que tous les gains sociaux ont été obtenus. Car même aujourd’hui, en 2016, nous sommes loin d’avoir éradiqué l’homophobie, la lesbophobie, la biphobie et la transphobie. La tuerie d’Orlando nous le rappelle douloureusement : il est toujours nécessaire de lutter et de poursuivre le mouvement initié par les émeutiers et les émeutières de Stonewall.

Or, cette lutte, elle peut se faire de différentes manières. Être soi-même sans honte ni peur est déjà une façon de lutter. Pour plusieurs, c’est un rude combat de chaque instant. Je crois que je suis chanceux de venir d’où je viens. Il est clairement plus facile de vivre son homosexualité aux Îles-de-la-Madeleine qu’en Arabie saoudite. Ce qui ne veut pas dire que la vie soit si facile pour autant. Dans un archipel où tout le monde se connaît, où les nouvelles voyagent vite et où les palabres sont reines, le regard des autres est quelque chose qui peut faire peur. Enfant, ça me terrifiait. Quand ça pète dans un canton, ça boucane dans tous les fonds de caleçon, dit une expression de par chez nous. J’avais peur que ma différence soit révélée au grand jour, qu’on se moque de moi et qu’on me rejette. J’avais peur d’être seul et de ne jamais être aimé. J’avais l’impression de ne pas avoir le droit d’être autre chose qu’hétérosexuel, ce que je n’ai jamais été.

Mes peurs ne se sont pas concrétisées. Quand j’ai eu le courage d’affirmer haut et fort mon orientation sexuelle, mes amis et ma famille se sont révélés être compréhensifs et aimants. Ma communauté aussi. Bien sûr, il y a du sexisme et de l’homophobie aux Îles : aucun groupe social n’a le monopole de la bêtise humaine. Mais je n’ai jamais vécu de violences verbales ou eu peur pour intégrité physique. Autant les gens des Îles sont des écornifleux avides de savoir ce qui se passe dans la vie des autres, autant ils ont une certaine ouverture d’esprit et sont capables de vivre et laisser vivre. Un beau paradoxe. La seule véritable difficulté, le seul véritable défi, c’est de rencontrer quelqu’un dans ces Îles où tout le monde se connaît déjà. Parfois, ça me fait peur. Mais quelque part, je crois que c’est le lot de tous les êtres humains. J’aime à croire que les émeutiers et les émeutières de Stonewall seraient contents de savoir que 47 ans après leurs actions, il y a des homosexuels qui n’ont plus que cette peur-là.

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