Bande de caves. 18 « J’aime ». 2 commentaires

Titre : Portrait de l'artiste sous les traits d'un moqueur Crédit : Joseph Ducreux, http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ducreux1.jpg

Titre : Portrait de l’artiste sous les traits d’un moqueur
Crédit : Joseph Ducreux, http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ducreux1.jpg

C’est ahurissant. Il est beaucoup plus facile d’obtenir du succès sur les réseaux sociaux en prenant des egoportraits (selfies) qu’en écrivant de longues et brillantes – ouais, dans mes rêves – analyses sur la politique internationale. Sur Facebook, on assiste à la prolifération des vidéos de chat et de messages cryptés du genre : « Entk, on sait qui sont nos vrais amis. » Et la machine appelle ce genre de contenu et s’en nourrit à coup de « Partage si tu tiens à moi. »

Immédiatement, un commentateur s’offusque que le niveau intellectuel de toute une génération (généralement celle qui le suit) soit en chute libre, sur le respirateur artificiel. Un autre soutient que l’acte même de réfléchir est en voie de disparition et que plus personne ne s’intéresse aux véritables enjeux sérieux. Personne, à part le commentateur.

Grâce aux réseaux sociaux, s’exprimer publiquement est à la portée de tous. Et ce n’est pas tout ce qui est publié sur internet qui est édifiant et glorieux. Bien entendu, une bonne partie de ce qui se voit sur internet ne vise qu’à donner de la visibilité à celui qui le publie (pensons aux photos de voyage et aux egoportraits avec des personnalités publiques). Internet fait miroiter une forme de célébrité, laquelle se compte en « J’aime » et en « Retweet ». Heureusement, le commentateur indigné n’hésite pas à montrer au monde sa propre médiocrité.

C’est ici que se profile l’ironie. Le commentateur est lui aussi récompensé pour son coup de gueule en « J’aime » et en « Retweet ». Et, soyons honnêtes, il y a quelque chose de gratifiant à se faire dire « J’aime » par plusieurs personnes. L’effet d’entrainement qui pousse les gens à s’exhiber sur les réseaux sociaux (parce que, avouons-le, la photo de notre déjeuner ou de nos dernières vacances à Tremblant n’intéresse pas nos 375 « amis ») s’empare à son tour du commentateur. S’il est tanné des photos de muffins, une réponse assassine, surtout si elle est colorée, exerce sur lui un intense pouvoir d’attraction. Le sarcasme a belle figure sur les réseaux sociaux.

Satisfait des échos que lui procure internet, le commentateur peut étendre son chialage. Tous les sujets sont dignes de recevoir son avis acerbe, mais ô combien toujours juste. S’il avait une certaine connaissance des sujets qu’il choisissait au début ou s’ils le concernaient, il peut maintenant tenter de critiquer les domaines plus éloignés. « Mais non, les gens ne parlent pas de ce qu’ils ne connaissent pas » me direz-vous. Un seul mot : climatoseptique. « Mais non, les gens ne parlent pas de ce qui ne les touche pas » corrigerez-vous. Il est tout à fait acceptable d’exprimer sa crainte ou son mécontentement sur un thème qui nous touche, même de loin. Accordé. Par contre, combien de commentaires négatifs peuvent être lu concernant les domaines d’études de certains, leurs styles vestimentaires, leurs activités quotidiennes. Et ici, la critique peut se transformer en mépris et en jugement rapide des autres. Par exemple, lors du temps des fêtes, des messages contre les sacripants de lutins circulaient sur Facebook. Étrangement, la plupart de ceux que j’ai vue provenaient d’individus n’ayant pas d’enfant. Dans une époque où tout le monde a quelque chose à dire sur tout, il est facile de tomber dans le mépris des gens en général. Au final, le frustré et l’exhibitionniste se peuvent se rejoindre dans une recherche de la célébrité facile.

Comprenons-nous, je ne suis nullement en train de dire qu’il ne faille pas s’indigner ou faire preuve d’esprit critique sur les réseaux sociaux. Au contraire, ceux-ci sont de puissants outils de mobilisation. On a qu’à penser au printemps érable. Toutefois, le commentateur que je critique ici ne fait pas que s’indigner. Il en profite pour mépriser une part des individus l’entourant en montrant par sa brillante critique (on a toujours l’air plus intelligent quand on est négatif que lorsqu’on est optimiste) qu’il est supérieur aux autres. Tristement, les commentaires grossiers et méchants ont la côte sur internet et l’attaque contre la personne plutôt que contre son message est commune.

Il n’y a pas plus de gens idiots aujourd’hui; il n’y a que plus de gens qui se permettent d’insulter, le plus souvent derrière un surnom. Mépriser n’est qu’une autre stratégie pour attirer l’attention sur internet. Comme quoi un vidéo de chat n’est pas toujours aussi innocent qu’il en a l’air.

La trame :

Publicités