Le jour où tu es devenue mon centre du monde

Crédit : Éric Sévigny
Crédit : Éric Sévigny

Il avait des voitures qui klaxonnaient. Des autobus. Du bruit. Des gens.

Des gens partout. Et une solitude abyssale.

J’étais assise sur la pelouse, devant la Gare du Palais. Les larmes roulaient sur mes joues, dans mon cou, sur ma poitrine. Je me noyais dans cette ville et ce parc. Et à leur tour, ils se noyaient dans mes larmes et disparaissaient de ma vue.

Les mots du pédopsychiatre martelaient ma tête. Maux coup-de-poing. Auxquels je refusais de croire.

Mais qu’au fond, je savais.

Depuis longtemps. Lorsqu’il était devenu tout mon monde, sans jamais vraiment y entrer. Son univers, à lui, il était trop loin.

J’ai choisi le déni. Et la fuite. C’est le jour où j’ai décidé d’abandonner ma vie. Je suis partie seule avec lui. Briser ma famille pour nous sauver, nous deux. Et quitter cet endroit auquel je n’ai jamais appartenu. Pour aller au bout du monde. Chez toi, belle Madeleine, là où le vent m’a réappris à respirer.

À notre arrivée, on passait des heures à regarder la mer, dans la lumière chaude de l’automne. Son petit nez retroussé humant l’air salin. Ses bouclettes blondes volant au vent. Et ses yeux gris comme l’océan un jour de tourmente, tout plissés par le soleil, fixant tantôt l’horizon, tantôt le mouvement des vagues, un éclair d’amusement les traversant. Juste nous deux. Et l’immensité.

On s’est posés discrètement. Ces hommes et ces femmes sont venus nous chercher, sans juger cet enfant étranger et sa mère sans ancrage. Ils nous ont accueillis et pris avec eux. D’un numéro anonyme perdu sur une liste d’attente aussi longue que l’éternité, il est devenu, ici, quelqu’un d’important. Un petit extra-terrestre qu’il faut inviter sur notre archipel, loin de la folie de la ville.

Au fil des mois, grâce à eux, il fait des pas de géant. Des pas dans le sable que même le vent ne saurait effacer. Des pas si grands qu’il m’est impossible de les mesurer sans être submergée par un débordement de fierté, de reconnaissance et de peur de ne pas être à la hauteur de ses capacités.

Mais reste ces jours, plus nombreux que tous les autres, où il repart vers son ailleurs. Il hurle. Me frappe. S’enfuit. Souvent, il tombe dans un mutisme et s’enferme dans un monde impénétrable. Je le regarde de loin en me disant, encore une fois, que je ne suis pas à sa hauteur.

Ce matin d’hiver, alors que sur l’horizon d’un blanc aveuglant souffle une neige légère et insoumise, le son des cris et des coups de pieds s’estompe dans ma tête, pour ne devenir qu’un bruit sourd, lointain.

La lagune gelée se confond avec la dune, au loin. Enfouis sous la glace et la neige, on ne distingue plus où finit la terre et où commence l’eau. Aller vérifier devient alors pour moi la chose la plus importante au monde. Je nous habille, patiemment. On sort en traineau, pour marcher longtemps sur la glace.

Et là, au milieu du Golfe, pour la première fois, il me regarde dans les yeux.

— Maman, moi j’aimerais ça aller sur la planète terre avec toi.

Tout d’un coup, je l’ai su, Madeleine, que ce n’est pas toi le bout du monde. C’est le monde qui est au bout de toi.

— Moi aussi, mon loup. Je vais t’attendre ici. Au centre du monde.

 

Sophie Turbide

 

La trame :

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