Comme une petite ampoule

Crédit Jean-Étienne Solomon

Crédit Jean-Étienne Solomon (Québec)

Alors qu’un nouveau souffle de neige balaye Îles, la trame d’aujourd’hui vous transporte en ville. Une réflexion urbaine, qui pourrait aussi être insulaire, qui cherche, surtout, à allumer quelques lumières.

La trame : Bon Iver  Towers


 

Je sors de l’appartement
Plein soleil, une neige légère
On dit que l’hiver c’est le temps des noirceurs, des journées courtes, des nuits noires.
Mais le grand tapis blanc agit comme des milliers de miroirs.
La neige illumine le jour, la lumière est partout.
Et le soir, les nuits ne sont pas tellement noires, chaque flocon comme une petite ampoule.

Alors, je sors de l’appartement, descend en Basse-Ville, prendre un café sublime, dénicher un pain frais, mais surtout pour aller étudier assidument (oui  oui.)

Voilà qu’en glissant un brin (dérapage contrôlé) en petits souliers sur la Côte d’Abraham je vois une voiture qui peine à embrayer à la lumière.

Transmission manuelle, apparemment.

Dans l’immense Côte semi-glacée.

Rien  à faire, ça klaxonne, la lumière change. Lui, il est pris là.
Je m’active, traverse la rue, cogne à sa fenêtre.
Un français. Il joue avec le frein à main. Il tremble ça pas de bon sens.
Je lui demande si la transmission à lachée,
s’il est bien en première ou, si elle ne fonctionne pas, d’essayer en deuxième.

Je fais signe à la file en furie derrière, dans leur dimanche de congé, où ils s’affairent à klaxonner sans retenue, de passer à côté. Juste de passer à côté.

Au bout d’un moment, finalement, le bonhomme comprend la machine, il part et j’entends un sincère merci mon gars, qui fond.
Comme la neige sur mon front.

Curieuse émotion.
Je regarde les furieux qui étaient derrière, partir en trombe, faisant  crier leur pneus. Aujourd’hui, dimanche.

Je regarde les passants qui riaient et regardaient la scène, passivement.
Je me demande simplement pourquoi tout ce cirque.

Ça donne quoi. On klaxonne, ça stresse le type, il n’avance pas plus.
Toi non plus.
Je me demande simplement pourquoi tout ce cirque.
Je ne parlerai pas de la fois ou allant mettre de l’essence, un type peinait à enlever son pneu crevé. En sueur, épuisé, les traits dûrs, il accepte l’aide, évidemment. On replace l’auto, remet la roue dans l’axe, on change le tout, débloque la machine, 15 minutes et le type part, avec la reconnaissance dans le tapis.

Je parlerai pas de la fois ou ce gars monte la rue Saint-Jean, en faisant basculer un immense sofa recyclé, mètre après mètre. Je lui offre mon aide. On prend chacun notre bord, 7 minutes plus tard, on monte les escaliers de son appartement, il m’offre une bière, je refuse poliment, j’étais un peu pressé. Le gars est trop content, se garoche à toute allure sur son « nouveau » sofa, j’ai presqu’eu peur qu’il le défonce.

Je parlerai pas de la fois où mes sacs d’épicerie (ben oui.) défoncent avec éclats en plein dans rue. Décompte piéton : 17 secondes. Deux filles me disent : «17 secondes top chrono!» J’fais mine de prendre une gorgée de vin avec ma bouteille tout juste achetée à la SAQ, et GO, on ramasse, éclatés de rire, mes fruits et légumes. En se disant que des sac réutilisables auraient tellement tenus le coup.

Non je parle pas de ces histoires là, car je parle de cette histoire du français, son auto, la Côte d’Abraham, des klaxonneurs furieux et les passants voyeurs.

Pas moyen de me mettre dans mes livres, car j’ai quelque chose sur le cœur.
Y a pas de ces moments qui commandent de lâcher les boutons, juste un instant?
Arrêter de texter son amie pour lui dire qu’un gars est mal pris en auto. Prendre ça serein, et généreux dimanche, même lundi, pis mercredi aussi.

Juste prendre un temps, donner 5 minutes, pour en épargner 20 minutes à quelqu’un ça fait du bien partout. Oui, partout.
C’est un peu comme prendre 5 secondes à toute une file d’autos pour en laisser passer une. Chacun accorde 5 secondes de son temps et sauve 10 minutes à un type mal pris, on le laisse passer…

Donner une chance à l’existence des autres. Chacun prend un peu du fardeau, ensuite on passe le flambeau ! Même bien loin de ces aléas de la ville, ici aux Îles on gagnerait à passer le flambeau.

Et maintenant, je peux me mettre à mes tonnes de lecture.
Me sentir léger, flotter un peu.

En regardant le  grand tapis blanc, et ces milliers de petites ampoules qui tombent du ciel.

 


 

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