Les « Scouts »

Crédit : Jean-Michel Duclos

Crédit : Jean-Michel Duclos

Ça va faire deux ans que je fais partie de ceux et celles qui restent. Ce n’est pas très étonnant, je n’ai pas manqué un seul été en neuf ans d’études à Montréal et ça faisait déjà quelques années que je faisais partie de ceux et celles qui s’attardent. Année après année, le séjour estival s’allongeait. Il faut dire que ma maîtrise me donnait plus de latitude, surtout lorsque je suis tombé en rédaction. Fin août, début septembre, mi-septembre, fin septembre, début octobre, mi-octobre… Jusqu’à ne plus repartir et passer à nouveau un hiver, cet hiver qui fait peur avec sa réputation de saison morte, mais qui s’avère plus vivant qu’on ne le croyait une fois qu’on a décidé de lui donner sa chance. Redevenir un habitant des Îles à l’année longue, ou presque. Parce que les escapades à Montréal sont quand même nécessaires.

L’été aux Îles de la Madeleine est paradisiaque, mais l’automne ne manque pas de charme non plus. Le rythme ralentit. Les touristes repartent. La température est encore agréable. Les commerces saisonniers ne ferment pas tout de suite. Les Madelinots et les Madeliniennes qui ont travaillé comme des fous tout l’été peuvent enfin souffler un peu et recommencer à profiter de leur magnifique chez soi. On se retrouve entre nous. On organise des évènements sans qu’il y ait une once de tentative de séduction du touriste. J’adore cette période de l’année. C’est désormais impossible pour moi de manquer la Fête champêtre, les soirées de cinéma muet avec pianiste live du Café de la Grave ou le Festival international de Contes en Îles. Et pourtant, si de façon générale je suis enchanté de faire partie de ceux et celles qui restent, il y a quand même un bémol. Parce que s’il y en a qui restent, c’est qu’il y en a qui partent et ces départs sont souvent autant de deuils à faire. L’été est fait de retrouvailles et de belles rencontres qui, malheureusement, prennent fin avec lui.

Il y a la famille en visite. Il y a les amis et les amies d’enfance encore aux études ou établis à l’extérieur revenus pour l’été ou une partie de l’été. Il y a les travailleurs et les travailleuses originaires d’en dehors qu’on appelle les « saisonniers ». Certains ne viennent qu’une fois, la plupart récidivent en véritables Madelinots et Madeliniennes de cœur. Il y a les visiteurs et les visiteuses qui viennent quelques jours, quelques semaines ou quelques mois. Et surtout, il y a les amis et les amies rencontrés à Montréal durant les études, ceux et celles à qui j’ai cassé les oreilles pendant neuf ans pour qu’ils viennent voir de leurs propres yeux ce qui m’attache si fort aux Îles. Ceux et celles qui me manquent et que je voudrais auprès de moi toute l’année.

Ma famille possède un chalet sur le chemin du P’tit Bois Sud dans le secteur de la Montagne à Bassin sur l’Île du Havre-Aubert. Une belle maison rouge à deux étages en pleine « forêt ». Elle est située juste en face du Lac Solitaire et tout près du verger Poméloi. J’y passe tous mes étés depuis quelques années. J’y suis tellement bien. Dans mon enfance, le chalet appartenait à mon oncle André. C’était le lieu de toutes les festivités familiales. Je me souviens des méchouis gargantuesques où l’on faisait rôtir des porcs sur la broche. Je me rappelle les après-midi d’hiver à se faire glisser, à faire du ski de fond, de la raquette ou du patin sur le lac gelé. Je me remémore les balades en carrioles avec les chevaux de mon oncle, les randonnées dans les sentiers qui sillonnent le P’tit Bois et ma cabane près du ruisseau. Il faut dire que mon oncle était généreux et bon vivant. À sa mort, le chalet a été acheté par l’Association et des Scouts et Guides de Bassin. Plusieurs années plus tard, quand les scouts l’on remis en vente, mes parents ont décidé de le racheter. On y avait tellement de souvenirs. Nous l’appelons le chalet du P’tit Bois, mais les gens l’appellent encore l’ancien chalet des scouts. Aux Îles, c’est parfois long avant que les changements de noms deviennent effectifs dans la communauté.

Chaque été, je reçois au chalet du P’tit Bois des amis et des amies de Montréal qui ont enfin décidé de venir me rendre visite. Des amis d’amis à qui on me donne comme point de référence parce qu’ils prévoient venir aux Îles. Des visiteurs ou des visiteuses rencontrés ici et là. J’aime recevoir des gens. J’aime que ma maison soit une sorte d’auberge espagnole. La légendaire hospitalité acadienne, sans doute. Mes amis des Îles surnomment toutes les personnes que j’héberge au chalet du P’tit Bois les « scouts », en référence au passé de ma demeure estivale. C’est affectueux, parce que généralement mes amis s’entendent bien avec mes scouts.

C’est toujours douloureux de les voir repartir, de voir les bons moments partagés prendre fin. Même s’il y aura une prochaine fois. Les rires, les chicanes et mêmes les larmes, car on ne partage les trois qu’avec des proches. Les conversations qui durent toute la nuit. Les soirées tout en musique au Café de la Grave ou à danser nos vies à la microbrasserie À l’abri de la Tempête. Les désopilants matchs d’impro. Les jams aux Pas Perdus. Les cueillettes de fruits des champs. L’ascension des différentes buttes des Îles. Les feux sur la plage ou au chalet du P’tit Bois. Les repas collectifs. Les soirées arrosées. Les baignades en après-midi. Les balades sur l’eau. Les virées où je deviens guide touristique et où je prends plaisir à faire découvrir les Îles. Une partie de moi espère en faire des saisonniers. Jusqu’à ce qu’un jour, peut-être, ils ne partent plus et fassent partie eux aussi de ceux et celles qui restent. Parce qu’autant je suis attaché aux Îles et à sa communauté, autant je suis attaché à ma seconde famille montréalaise. En attendant, le chalet du P’tit Bois sera toujours prêt à accueillir des scouts.

À Simon, Béa, Nolan, Félix, Charlotte, Boud, Phil, Ben, Marc, Oli, Pat, Aude, Phan Phan, Maude, René, Steph et Alex, mes chers scouts de cette année, merci d’avoir égayé mon été de votre présence.

À tous les scouts qui sont passé par le chalet du P’tit Bois et à tous ceux et toutes celles qui y passeront, vous serez toujours les bienvenus sous mon toit. J’ai hâte de vous revoir ou de vous découvrir.

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