Les fatigues

30118137_2052455798116902_376822788_n

 

Un.

Elle n’a même pas encore huit ans et elle crie déjà plus qu’elle parle. C’est le seul moyen qu’on la voit. À l’école, elle tente de dessiner la misère, mais on cache son dessin. Puis ça recommence. Elle rentre chez elle pour faire face à quelque chose qui ressemble à sa mère, affalée dans le sapin de Noël. Nous sommes en juin. Elle soupire. Elle ne sait pas quoi faire d’autre, c’est sa seule manière de respirer. Puis elle s’enferme dans sa chambre et parle à la seule personne qui veule encore l’entendre, sa poupée. En tout cas.

Deux.

Il vient d’avoir quinze ans et cherche son souffle. Il court pour attraper le ballon. Avant, c’est lui qu’on lançait au plancher. Qu’on frappait au sol en touchdown. Maintenant, il reprend le contrôle. Sans jamais chercher plus loin que là où il faut, il se rend toujours à destination. Il réussit tout ce qu’il entreprend, c’est pourquoi on l’admire. Mais il est toujours haletant. Toujours essoufflé. Fatigué de courir, il s’effondre et s’endort. C’est fini pour aujourd’hui.

Trois

Elle a 18 ans et des cheveux blonds qui tombent en cascade sur ses fines épaules. Tu ne l’as jamais vu, mais tu la vois chaque jour. Ce sourire idyllique toujours bien dosé agrémente joyeusement ton actualité. Toujours blanc, lumineux, épuré. La beauté, la pureté, le plaisir. Un matin, son écran s’assombrit, puis s’éteint. Elle regarde son reflet fatigué dans l’écran noir et laisse échapper un soupir de soulagement. Quelques minutes de répit pour la nymphette. À demain.

Quatre

Bientôt quarante ans, elle te dit souvent que ça va échevelée. Pourtant, ses cheveux sont toujours parfaitement peignés. Les minutes de sommeil perdues suivent le fil des courriels qui s’accumulent sans cesse. Le mari, les enfants, la maison, tout se porte à merveille. Mais quand vient la nuit et que personne ne l’entend, elle se faufile au jardin. Elle se laisse choir dans la véranda et profite de cette denrée rare qu’elle aime tant : le silence.

Cinq

Je suis assise dans l’herbe haute et humide, je prends ma première respiration entière de l’année. Pendant quelques secondes, je questionne le mode de vie qui empêche cette régularité cardiaque, gage de vitalité, de vigueur, de vie. Enfin, j’expire, me permettant alors d’esquisser quelque chose qui ressemble à un sourire. Voyez-vous, j’ai encore la chance de pouvoir ouvrir grand les poumons et de laisser l’air les pénétrer. Je suis envie.

Six

J’ai 484 ans et on dit de moi que je ne connais pas l’heure puisque j’ai seulement le temps. Quand les gens de tous âges se cherchent, ils me trouvent. Ils glissent leurs pieds dans mon sable, se laissent bercer dans ma mer et se perdent tout doucement dans ma brume. Mon vent leur insuffle leur souffle perdu.

Ils peuvent y déposer poupée, ballon et laisser leurs cheveux s’emmêler.

Je suis golfe, je suis île. Je suis paix.

Le repos.

Ma trame :

 

 

Publicités