Le dernier voyage de Victoria

Je suis le gars faire son travail depuis chez nous et je vois Victoria être traînée jusque dans la cour où je n’ai pas le droit d’aller. Julie est assise dans le siège passager, mais ce serait un peu trop de dire qu’elle m’accompagne : elle est branchée à son cellulaire.

Je me doute bien que Julie n’est pas là pour moi : elle veut la petite voiture, celle dans laquelle nous sommes assis, parce que la fin de semaine, elle la prend pour aller chez son copain Carl. Je ne peux pas dire que je connais vraiment ce garçon, puisque je ne le vois que durant certaines occasions spéciales et que Julie ne m’en parle pas assez. J’espère juste qu’il la traite bien. Je me dis que c’est normal qu’elle garde des secrets, surtout avec ses parents, mais je ne me suis pas encore habitué.

Je me stationne en parallèle près de la clôture et je sors.

Victoria, c’est ma première voiture : Une belle Westfalia couleur orange brûlé presque aussi vieille que moi. Je me souviens encore de mes seize ans et de nos premières escapades, de notre premier travail, l’été, à livrer des pizzas. Je n’oublie pas toutes ces promenades à moins d’un dollar le litre; ces buttes, ces bois, ces caps, ces plages, ces baies, ce golfe, ce rocher en forme d’éléphant et tous ces feux de joie alcoolisés menant à notre rencontre avec Nadine, un soir dans les environs du Sandy-Hook (à moins que ce soit la Grande Échouerie?). Je pense aussi à notre séparation avec Nadine, notre nuit avec Svetlana (mais ça reste un secret entre nous), puis du retour de Nadine dans notre vie.

Mes mémoires les plus chères, ce sont tous ces étés, toutes ces fins de semaines passées sur la route ou dans un camping avec Julie et Nadine.

Victoria est maintenant déclarée perte totale suite à un accident dont je ne suis pas responsable.

— Papa, ça va être long, encore?

— Attends encore un peu, ma chouette…

Je ne parle pas très fort, trop absorbé par ce que je vois : l’opérateur de machinerie vient de prendre ma Victoria avec son aimant à ferraille et l’emmène vers le compresseur. Je n’entends même plus le bruit assourdissant des machines. Je regarde fixement alors que Victoria se balance, comme pour me dire un dernier aurevoir, pour ensuite être lâchée dans l’étau géant avec un immense fracas et je sens mon cœur qui se serre, lui aussi.

Je retourne avec Julie qui s’impatiente et nous rentrons. En chemin, j’essuie une larme qu’elle ne remarque pas, absorbée par sa vie sociale. Puis, les yeux toujours rivés sur son écran, elle me demande : « Qu’est-ce qu’on fait avec l’argent de l’assurance? »

Écoute la trame On The Road Again de Willie Nelson


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