Ahuntsic, 926 kilomètres au large des Îles

Crédit : Éric Sévigny

Crédit : Éric Sévigny

Éric Sévigny

Correspondant des Trames à l’étranger

 

MONTRÉAL – Je descends de l’autobus un peu étourdi par tant de route et si peu de sommeil. Personne n’est présent pour m’accueillir. Je ferai donc la route jusqu’à mon nouveau domicile pour la session seul. Arriver à Montréal m’a permis de retrouver l’anonymat. Quoiqu’en tant que semi-célébrité des Îles, ça fait du bien.

Je m’enfonce donc dans le métro, station Berri-UQAM. Passés les tourniquets, des centaines de personnes attendent sur le quai de la ligne orange; certains plus impatients surveillent le tunnel d’où émergera le long serpent de voitures, d’autres tuent le temps sur leur téléphone ou en feuilletant un livre.

Le souffle chaud et odorant du métro me fouette le visage. J’embarque dans une voiture, mais je ne trouve pas de banc pour m’asseoir. Rester debout quelques minutes me permettra de me délier les jambes. Depuis quelque temps, quelques semaines, je voyage comme un fou. Rimouski, Amqui, Montréal, Québec, sa banlieue, Laval, Saint-Hyacinthe. Je parcours de grandes distances jusqu’à des lieux maintenant accessibles, comme si j’avais passé ma dernière année aux Îles dans un bocal trop petit pour moi.


Contrairement aux Îles, l’horizon n’est plus si vaste. L’immensité du golfe et du vide a été remplacée par une mer de bâtiments et de gens. Mais l’horizon des possibilités semble s’ouvrir un peu plus.


Sherbrooke. Mont-Royal. Laurier. Les écouteurs bien vissés sur les oreilles, je me construis une bulle de laquelle j’observe les autres passagers : une faune bigarrée où chacun s’évite du regard. Le métro a cette particularité de forcer d’improbables et fugaces réunions où se côtoient des gens de tous groupes et de tous horizons. Un mélange impensable aux Îles, mais qui donne son attrait et son dynamisme à Montréal.

Rosemont, Beaubien. Déjà, plusieurs bobos ont quitté le train. On sent qu’on a franchi la voie ferrée ceinturant le Plateau. Je glisse dans une rêverie un peu nostalgique. Après tout, mon fils est né dans le quartier. En traversant la station Beaubien, je cherche un détail qui pourrait faire ressurgir un souvenir. Les récentes rénovations de la station travestissent quelque peu mes impressions et leur donnent un arrière-gout amer. Beaubien me rappelle que mon fils est loin, perdu au cœur du golfe. Beaubien n’est plus la même. Moi non plus, d’ailleurs.

Jean-Talon. Le train échange ses passagers. Dans les couloirs de la station, des dizaines de personnes marchent d’un pas plus que décidé, courent presque pour attraper le prochain train de la ligne bleue. Je reprends conscience du rythme de Montréal, tellement plus intense que celui que j’avais quelques jours auparavant aux Îles. On dirait que les gens doivent rentabiliser leur temps, qu’ils sont pris du syndrome du FOMO, de la peur de manquer quelque chose.

Jarry, Crémazie. Le train file à toute allure. L’éclair bleu et blanc d’un train à sens inverse traverse les fenêtres et me sort de ma somnolence. Je recommence à être sensible à mon environnement. Les voix de la baladodiffusion redeviennent claires et audibles. J’écoute depuis le début de mon périple en métro une émission sur les origines canadiennes-françaises de Jack Kerouac et son exil. Douce ironie.

Sauvé. Je sors enfin. Habitués à l’obscurité du métro, mes yeux sont éblouis. Le décor se stabilise. Contrairement aux Îles, l’horizon n’est plus si vaste. L’immensité du golfe et du vide a été remplacée par une mer de bâtiments et de gens. Mais l’horizon des possibilités semble s’ouvrir un peu plus. Montréal, c’est rapide, sale, intense et diversifié. Ça peut devenir étourdissant ou grisant, selon la façon dont on l’aborde. C’est ce qui fait son charme.

Les avions de l’aéroport international me passent par-dessus la tête. J’y garde un œil, tentant d’apercevoir celui qui retourne aux Îles. Au moins, je sais que je peux — moyennant certains frais exorbitants — retourner auprès de mes proches pas si proches.

Ahuntsic, 926 kilomètres au loin des Îles. Mon parcours jusqu’à mon nouveau chez moi se termine. Et pourtant, le voyage ne fait que commencer. Mais d’un tout autre type, cette fois-ci.

 

La trame :

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