Épisode : Couchée dans cuisine

Je suis couchée par terre dans la cuisine de mon appartement. Toutes les lumières sont éteintes. Je fixe le plafond sans le voir réellement. Je respire. Fort. J’inspire. J’expire. Je sens l’air entrer dans mon nez, ma gorge, mes poumons. Mes mains suivent le rythme sur mon thorax. Ça m’aide à me concentrer sur ma respiration. Parce que ma tête spin au maximum. Il faut que j’arrête de réfléchir, mais je n’y arrive pas. Je suis tellement fatiguée. Je réfléchis mal. Tout se bouscule. Rationnel. Irrationnel. Positif, négatif, neutre, ce n’est pas si clair en fait. Tout ce que je sais, c’est que je réfléchis à tout et que j’ai beau vouloir arrêter, ça empire. Alors, je fais ce que je peux… Je m’étends sur le sol froid de ma cuisine pour respirer.

Ma coloc arrive. Je sens que mon comportement lui paraît inadéquat. Par chance, elle me connaît et je lui fais confiance. Son écoute m’est toujours rassurante. Elle sait que je ne vais pas bien ces temps-ci. Me voir comme ça lui fait probablement peur. Elle m’enligne 3-4 phrases dans le genre : « Ça va? Es-tu OK? Veux-tu qu’on parle? Je peux faire quelque chose? Je suis là Myl. » Je sais qu’elle est là, mais je ne sais tellement pas comment me sortir de ma crise. Tout ce que je sais, c’est que le froid du plancher m’apaise et que m’entendre respirer en boucle m’amène petit à petit à me mettre à off.

Je ne sais pas combien de temps je suis restée allongée. Je ne sais pas si j’ai réellement réglé ma crise, mais elle a fini par passer. Il y a des semaines où elles ont été plus présentes que d’autres. Parfois, juste respirer me faisait du bien. Dans les moments, où j’arrivais à contrôler mes pensées, je fermais les yeux pour me retrouver sur le haut de la butte devant la Bluff avec l’horizon à perte de vue, le vent et l’air, imaginaires, m’aidaient un peu. Parfois, ma tête ne m’autorisait pas à parvenir à ces images.

La perte de contrôle de moi-même, de mes réflexions et de mes pensées, tout ça me faisait peur. J’avais du mal à me comprendre. Comprendre le trop-plein, l’accumulation de tant de choses qui l’une après l’autre m’avaient semblé bénignes, mais ensemble avaient pris le dessus dans ma vie. Et tout ça, je devais accepter de le désamorcer. Accepter que ce soit là. Le trouble de l’anxiété, les crises, la panique, la dépression, l’épuisement. Accepter pour mieux me soigner, pour prendre le temps de le faire malgré le regard d’une société qui semblait me dire : « Prends-toi en main. T’es juste fatiguée. Fais de l’exercice. Couche-toi plus tôt. » Comme si, quand on se pète une jambe, c’était à grand coup de bottage de fesses qu’on allait guérir…

Je me suis donné le droit d’arrêter. Chômage maladie. Quelques mois, 1 an, peut-être, je ne suis plus certaine. J’avais pris 1 mois, une première fois, le retour a été plus que difficile. L’échec en plus du reste m’a ajouté les crises au travail, en cachette. J’ai pris off. Pour vrai. Pour accepter que j’étais vraiment blessée. Pour guérir ma blessure comme il faut, pour en parler, voir un médecin spécialiste, pour ne pas dire un psy. J’ai pris des antidouleurs, pour ne pas dire des antidépresseurs. Puis, petit à petit, ça m’a permis de prendre le temps de respirer. Parfois couchée par terre. Parfois sur le dessus de la butte. Parfois au grand vent sur la dune. Mais je me suis permis de prendre le temps de respirer et de m’arrêter pour mieux repartir les batteries rechargées, le corps, la tête et le cœur en rémission. Pour moi, avant tout.

Je ressors aujourd’hui cet épisode de ma vie, parce qu’il a du sens maintenant. Peut-être parce que je vois les gens autour de moi tomber comme des mouches devant un épuisement général (un impact dû au manque de ressources financières et humaines dans tous les milieux!?!) Peut-être parce que ça me fâche de constater qu’on exige de plus en plus, en offrant de moins en moins. Peut-être que je suis déçue de constater que depuis les dernières années ça n’évolue pas. Parler de dépression et d’épuisement reste tabou. À la maison, dans les milieux de travail, on en parle du bout des lèvres, on ne comprend pas et surtout on minimise l’impact réel. Peut-être que j’en ai assez d’en parler moi-même du bout des lèvres.

Écoute la trame parce que : J’ai envie de te dire à toi, reste donc couché! L’espace d’un instant mets tout à off, arrête de penser. Prends le temps de rester couché et écoute-toi donc un peu… pas les autres, pas ton boss qui te demande des preuves, pas le regard de la madame des ressources humaines, pas celui de la voisine, toi, juste toi, TES besoins. Reste donc couché un peu, tu te relèveras par toi-même bien assez vite!

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