Décembre – faire tomber les frontières

Jean-Étienne Turquie 2012.

Turquie 2012
Crédit : Jean-Étienne

Mardi 1er décembre 2015

17 h 14, je rentre du travail.

À cette date, c’est clair, dehors, c’est la noirceur est totale.

Mais dehors, il y a cette petite neige blanche au sol qui illumine le soir.

Et sur le chemin du retour, la magie de Noël illumine déjà tout plein de maisons.

Décembre est une lumière chaude.

Celle de la chaleur des maisons qui se voit par les fenêtres.

Je vous partage ce texte qui date de décembre 2012 alors que j’étais dans un autre pays. Il parle de temps des fêtes, de partage et d’ouverture aux autres. Ce sont idées qui me reviennent alors qu’on parle beaucoup de l’arrivée de familles de réfugiés dans notre pays d’hiver.

 


 

Mardi 11 décembre 2012  – Faire tomber les frontières

Bien oui. C’est terminé.
Et bien terminé!

Mon voyage ça?
Ah non, celui-là, il n’a jamais vraiment commencé, ne va jamais vraiment s’arrêter.

Se terminent ici ces histoires sur la route. Se terminent ici l’automne 2012, la belle aventure de Montpellier, en France, de l’Europe, de l’Asie Mineure, de la Turquie.

Un constat que vous devez partager, amis voyageurs : t’as beau vouloir écrire sur ce que tu viens de vivre, c’est pas évident.

Les moments vécus sont parfois si intenses qu’ils se cachent dans des coins reculés la mémoire… alors surgissent des images de chez soi.

Je pense au Québec, aux Îles-de-la-Madeleine.

Est-ce un ennui? Non.

Est-ce qu’elles me manquent? Oui.

Et Montpellier me manque déjà, elle aussi.
La dernière image que j’ai de Montpellier est celle de ces 3 jeunes garçons qui partent sur mon vélo sans freins, que je leur ai donné quelques minutes avant de sauter dans le train.

Montpellier me manque déjà. Mais un manque, ce n’est pas nécessairement un vide. C’est souvent son contraire. Un manque c’est quelque chose qui nous habite, qui nous emplit de beaux souvenirs.

Alors, oui, je pense au Québec, aux Îles-de-la-Madeleine.

Comment je vis Noël, les fêtes par ici?

Tout comme je vis mon départ.
En essayant de capturer et de créer toute la magie possible.
Partager, simplifier, se faire naitre un sourire.

Donner fait le plus grand bien. Ce qui veut aussi dire que, s’il fait autant de bien de donner, il faut aussi apprendre à accepter. Si on refuse d’accepter, de dire oui à l’autre, on refuse un peu, à la fois, l’idée même de l’importance de donner et de partager.

Je vous laisse sur ce « bilan » de voyage : faire tomber les frontières.

Je reviens du cinéma où je tombe sur un très bon film suivi d’une discussion avec le réalisateur. On se met à parler des frontières. Dans une époque de mondialisation, qu’en est-il des frontières entre pays, entre les individus?

Est-ce que les frontières s’ouvrent vraiment?
Peut-être pour les gouvernements, les entreprises, pour le libre marché, pour les relations diplomatiques. Mais les frontières s’ouvrent-elles pour les individus? Oui, peut-être, un peu plus… Mais pas tant que ça!

Ce voyage me permet de mieux ouvrir quelques frontières ou, comment dire, de faire tomber les frontières.

M’être tout fait dérobé, volé par des Italiens… Dans une voiture immatriculée France, avec une Russe, un Américain et un Québécois à bord. Finalement, revenir en Italie deux semaines après, découvrir un pays, des gens avec un charme unique, faire des rencontres fantastiques, déroutantes.

Faire tomber les frontières. Comme celle des sens. Aboutir en Turquie. Ne rien comprendre de la langue, désorienté puis réorienté par les odeurs d’Orient. Se fier aux yeux quand les autres boussoles capotent.

J’ai décidé de sortir du tourbillon d’Istanbul et d’arpenter les petites ruelles tamisées par les cordes à linge et les murs de roses.

J’ai rencontré ces pêcheurs aux gestes si précis, lents, relâchés et tièdes dans cette chaleur. J’ai accepté le thé, jasé d’amour, d’enfants, de femmes, de chien et de morale.

Istanbul est en elle-même une grande Mosquée aux couloirs infinis, sans aucun miroir, mais où t’apprends à te connaitre par le regard des autres, par les odeurs qui se mêlent à la tienne.

Notre curiosité déménage, au lieu de prêter oreille aux nouvelles de la radio ou d’écouter la conversation des voisins, ta curiosité s’attarde aux gestes, aux façons d’être, à une pognée de main…

La Turquie. Se faire recommander deux compagnies de bus (supposément les seules fiables pour voyager) et les prendre toutes, sauf ces deux-là. Choisir celles qui gardent leur porte ouverte. Celles qui ne s’arrêtent à aucune station, tu lève ta main, tu cris un peu, le bus s’arrête, tu sautes dedans, efficace, vivant. Le bus va porter des vivres dans des petits villages éloignés.

Faire tomber les frontières.

Dans ce bus égaré, tu sais que certains parlent de toi. Ça te fait sourire. Ils sont nerveux, car on est un peu perdus, un peu embourbés, et pas mal dans la nuit, sans aucune lumière.

Moi aussi je suis un peu nerveux, en plus, j’ai un vol à prendre dans quelques heures à Istanbul. Ils sont angoissés, et je les entends rire, les vois me pointer, et m’imagine qu’ils se disent, comme un peu pour se rassurer eux-mêmes : « L’Américain (moi) doit se sentir bien loin de chez lui en ce moment. »

Non. Ils ont tort. Je sais qu’ils disent cela et ils ont tort. J’aimerais leur raconter mon histoire. Celle d’un gars, là, ici, maintenant, à sa place plus que jamais, vivant, éclaté et heureux.  Je vous joue une chanson?

Finalement, je leur dirai : « Ben burada, arkadaş, gitar? » – Moi, ici, amis, guitare?

(Rires) Le message passe comme il passe!
Comme quand l’on dit qu’il faut voir passer la pluie pour apprécier le plus beau des soleils.
Je me dis que la frontière existe parfois pour qu’elle ait la chance de tomber.

Faire tomber les frontières, c’est découvrir que le monde, il est un peu à tout le monde.
Il y a un coin sur le bord de falaises qui va m’appartenir, l’instant de quelques nuits.
Au lieu d’être devant un téléviseur dans un hôtel, cueillir le reflet de la lune sur la Méditerranée.

Faire tomber les frontières, dans un naturel de tolérance, changer les réflexes. Un étranger, ça devrait être plus attirant que repoussant, non? Mille et une curiosités l’habitent. Tout autant d’histoires, probablement.

Faire tomber les frontières, c’est pas les oublier, mais les ouvrir. Je ne suis pas Français, ni Italien ni Turc… Je suis Madelinot et Québécois.

Et voilà une de mes plus grandes fiertés dans ce monde.

Qui me donnent mille et unes histoires à raconter.

 

Écoute la trame parce que : Décembre et l’hiver me viennent avec une panoplie de souvenirs. Une image forte m’habite. J’ai pas plus de 6 ans. Venant du chemin Cormier, sur le chemin de l’Église, avec mon père, il y a l’odeur inimitable d’un poêle à bois doublé d’une brise saline. Une chanson de Gilles Vigneault joue.

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