Le domaine du possible

Moi et mon premier amour : les Îles Crédit : Diane Arseneau, 1990

Moi et mon premier amour : les Îles
Crédit : Diane Arseneau, 1990

Je suis une descendante des Îles. Mon père et ma sœur y sont natifs. Mes grands-parents maternels les ont quittées en 1956 à cause du manque d’ouvrage. Ma mère n’y est donc pas née, tout comme moi. Mes parents s’y sont par contre installés quelque temps après leur rencontre dans les années 80, le temps d’avoir ma sœur. Mais les longs hivers (et le manque d’ouvrage) ont eu raison de ma mère, qui n’y avait jamais vécu auparavant. Me suivez-vous? Voilà pour la petite histoire! Ces rendez-vous manqués expliquent peut-être pourquoi, d’aussi longtemps que je me souvienne, je me suis ennuyée des Îles. Sans trop savoir pourquoi, puisque je n’y avais jamais vécues. Pour mon père, il était impératif que nos vacances d’été se passent sur l’archipel. Et le départ était toujours triste. Même très jeune, j’avais une larme à l’œil et le cœur lourd chaque fois que nous montions sur le bateau pour retourner à Montréal. Je sentais peut-être la tristesse de mes parents ou j’avais possiblement déjà un penchant pour la mélancolie. Ma relation avec les Îles sera toujours ambiguë. On ne quitte pas les Îles comme on quitte un autre endroit. Même après de simples vacances.

Comme un amour inachevé, j’y revenais pourtant toujours. Je n’ai pas voyagé ailleurs. Rendue à l’adolescence, quand les jeunes ne suivent plus leurs parents, moi je suivais les miens aux Îles. J’y allais même sans eux, me trouvant un lift avec un cousin ou l’amie d’une cousine. Il fallait vouloir! Imaginez quand, jeune adulte, j’ai eu ma première voiture. Elle aurait pu se rendre là-bas toute seule tellement elle y est allée souvent. Ma famille avait la gentillesse de m’y accueillir. J’aimais cet environnement de sable, de mer, de vent. Je suivais mes cousins aussi dans leurs sorties et j’aimais observer cette foule de jeunes de mon âge, pareils mais si différents de moi. Je les observais dans mon coin, fascinée et intimidée. Il faut dire que mon gros accent de la ville me gênait. Je n’avais de madelinot que le nom de famille. Je les trouvais chanceux de se retrouver année après année. Même s’ils étaient tous éparpillés aux quatre coins de la province pour leurs études, ce grand rendez-vous estival était (et est toujours) une vraie fête. D’un point de vue anthropologique, c’est fascinant de revoir toujours le même monde. Ça fait des liens solides; une grande famille élargie à laquelle j’aurais tant voulu appartenir.

Avec le temps, je me suis fait de véritables amis à force de les fréquenter. Et une fois mes études collégiales terminées, les Îles ont été le premier endroit où j’ai envoyé mon cv. L’appel est venu, presque deux ans plus tard alors que je n’y pensais plus et que je songeais même à retourner aux études. Entourée de Madelinots en ville, je n’avais paradoxalement pas d’amis aux Îles. Ils étaient tous aux études à l’extérieur et ne pensaient pas revenir pour le moment. Ils y allaient l’été pour les vacances ou aux fêtes. J’ai tout de même décidé de tenter l’aventure. J’avais besoin de me ressourcer et de vivre les Îles une fois pour toutes. Tous semblaient se demander ce que je pouvais bien aller faire aux Îles à 22 ans, toute seule. Ce qui devait être un simple remplacement de quelques mois s’est allongé. J’ai même convaincu mon amoureux, rencontré quelques mois avant mon départ, de venir m’y rejoindre. Je n’ai pas eu à lui tordre un bras, même s’il n’avait jamais mis les pieds aux Îles. La plus belle preuve d’amour qu’il pouvait me faire. Nous avons eu une expérience de vie formidable. Il n’y a pas un matin où je me suis levée sans être émerveillée par ce qui m’entourait. Les couleurs, les odeurs, le vent, le soleil, la mer, le ciel, les tempêtes… C’était magnifique. Vivre dans une carte postale. Et faire partie d’une communauté, d’un gros village où tout le monde se connaît. Pour les Montréalais que nous étions, c’était quelque chose! Comme je suis descendante des Îles, les gens savaient souvent qui j’étais avant même que moi je sache qui ils étaient. Ça aide à se sentir chez soi. Une fois la question « T’es la fille à qui? » élucidée, l’accent n’a plus d’importance. Tu es des Îles. Mais un peu comme durant mon adolescence, je suis restée à l’écart pour observer les Madelinots. Fascinée et… Intimidée. Leur faute? La mienne? Je ne saurais dire. Mais un jour, la carte postale a perdu un peu de ses couleurs. Il me manquait ma famille, mes amis, mes repères. Il faut dire que nous étions devenus parents, notre vie sociale est donc devenue assez limitée. Notre entourage nous manquait. J’ai voulu que la carte postale en redevienne une. Ma relation avec les Îles sera toujours ambiguë. Et comme dans toute relation passionnelle, elle fonctionne mieux quand il y a un peu d’air. Comme un besoin de s’en ennuyer, de peur d’étouffer. Nous avons donc décidé de quitter avant que ça arrive. Non sans peine. On ne quitte pas les Îles comme on quitte un autre endroit, même après de simples vacances. Et quand on y a vécu, il y a quelque chose en nous de changé. À jamais.

Il ne passe pas une journée sans que nous y pensions. Pas une journée ne passe sans que notre fille de deux ans nous parle de « la maison jaune », de la « garderie verte », de la plage ou des amis laissés derrière, qu’une annonce sur « J’annonce aux Îles » ne nous fasse pas sourire. Les changements de saisons nous rendent nostalgiques, de même que les statuts Facebook hivernaux demandant « de quoi ont l’air les chemins par le Cap-aux-Meules »?

Je vous souhaite à vous, chers nouveaux arrivants ou revenants, que les Îles soient pour vous « le domaine du possible », comme elles le furent pour moi quelques années. En fait, je vous souhaite de trouver votre domaine du possible, peu importe où il est.

 

Camille Lafrance

 

Écoute la trame parce que : c’est ainsi que je me sentais lorsque je suis allée vivre aux Îles. Comme toute personne désirant quitter la ville.

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