Comme un mercenaire

Mercenaire

Ça commence à devenir une habitude, Madeleine. À la fin de l’été, une possibilité d’emploi alléchante m’est offerte. Avec des études en philosophie, c’est le genre de chance qu’on ne peut pas refuser. L’été est déjà une saison merveilleuse aux Îles. Avec cette perspective d’emploi, je devrais carrément flotter sur un nuage. Un seul problème : l’emploi est à l’extérieur des Îles.

Madeleine, il faut que je te dise quelque chose qui risque de ne pas te plaire. Je t’aime beaucoup, mais – ce « mais » qui tue le « je t’aime » – il me manque quelque chose dans notre relation. Tu n’arrives pas à me satisfaire complètement. Mais j’ai vraiment eu du plaisir avec toi. Ce n’est pas juste ça. Hish, c’est pas facile à dire. Peu importe ce que je vais dire, ça va te sembler niaiseux. Je ne veux pas limiter ma carrière pour toi. J’ai peur que tu deviennes un frein et que je t’en veuille. On vaut plus que ça. Tu vaux plus que ça.

J’ai vu des pleins de gens tomber dans tes bras et se laisser bercer par toi. Peu importe leur emploi, tant que tu es avec eux, ils sont heureux. Bon, il faut être honnête. Beaucoup de ces gens te connaissent depuis qu’ils sont nés. C’est plus une question de famille qu’une question de région. Mais moi, il me faut plus que ça. Je ne fais pas partie de ta famille. Je sens que je serai toujours le « gars de l’extérieur » dans tes partys de famille. N’ayant pas instinctivement cette sensation de chez soi, d’être en sécurité, entouré des miens, il me faut plus. Je ne me sens pas appartenir à ton territoire. Il me faut un emploi à la hauteur de mes aspirations sur lequel je peux compter à long terme et dans mon domaine.

Je te quitte donc pour quelque temps. Je vais aller faire plus d’argent à l’extérieur. Je sais, un peu comme un mercenaire. Je vais avoir un emploi qui me plait et que tu ne pourrais m’offrir. Mais je vais aussi avoir plus d’expérience, un plus grand bagage, qui nous sera utile à tous les deux.

Je ne veux pas vivre constamment cette sensation de déjà-vu. Je ne veux pas sentir que notre relation tourne en rond, que je te quitte chaque fois pour l’emploi et que je reviens pour ta beauté, ta vie communautaire et ta quiétude. J’ai envie que chacun de ces départs soit autant d’occasions de bâtir et de renforcer notre relation. Parce que quelque chose s’est inversé depuis la dernière fois. Je te quitte moins avec l’amertume de l’isolement qu’avec la déception de t’abandonner, d’abandonner mes madeli-amis et collègues, et même d’abandonner une partie de ma famille.

Pour que notre relation fonctionne, il faut que je me force un peu. Tu ne peux pas faire tous les efforts. Je dois être plus entreprenant et plus autonome. Peut-être même entrepreneur. Ça serait gagnant-gagnant. Si je ne trouve pas l’emploi de mes rêves aux Îles, je pourrais le ramener de l’extérieur.

Pendant mon séjour à l’extérieur, tout le monde va me parler de toi. Tout le monde va me rappeler comment tu es belle, comment la vie est délicieuse avec toi. Chaque jour, le sable qui tapisse le fond de ma voiture me fera penser à toi. Pourquoi t’avoir quitté dans ces circonstances? Si je pars, c’est pour avoir plus d’expérience et pour revenir plus fort. Je vais pouvoir te donner plus et ça m’enchante. Et qui sait, peut-être que la prochaine fois, ça sera un établissement permanent. D’ailleurs, j’y travaille déjà.

Je te quitte, Madeleine! Mais, t’inquiète, tu n’as pas fini d’entendre parler de moi!

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