La philosophie sauve des vies

The Bitter Potion Adriaen Brouwer (vers 1605/1606–1638), https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Adriaen_Brouwer_-_The_Bitter_Potion_-_Google_Art_Project.jpg

The Bitter Potion
Crédit : Adriaen Brouwer (vers 1605/1606–1638), https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Adriaen_Brouwer_-_The_Bitter_Potion_-_Google_Art_Project.jpg

J’enseigne la philosophie et je considère que c’est la matière la plus importante (évidemment). Pourquoi? Parce que la philosophie sauve des vies, rien de moins. Ça peut te sembler un peu lourd aujourd’hui comme sujet, Madeleine, mais je te demande de me suivre jusqu’au bout. Ça va se passer sans douleur. Tu pourrais même apprendre quelque chose.

Comment une matière de fumeurs de pot où de vieux Grecs discutent de la vie peut-elle jouer ce rôle? Eh bien, la philosophie y parvient en déstabilisant celui qui entre en contact avec elle. La principale tâche de la philosophie – ce qui en fait sa valeur – consiste à instaurer le doute au sein de l’esprit[1]. On s’entend, pas le doute qui t’envahit lorsque vient le temps de choisir la couleur de ton nouveau iPhone, alors que tu penches secrètement pour le rose bonbon, mais que tu crains que tes amis rient de toi. Non, on parle ici de la remise en question du sens commun, ce bulldozer qui écrase quiconque veut penser différemment. Ce sens commun qui trouve normal que les femmes gagnent encore moins cher que les hommes au Québec. Celui qui voit dans les taux élevés d’incarcération la preuve que les Noirs sont naturellement plus violents que les Blancs. Celui qui pense que le budget d’un État se gère comme celui d’une famille. La pensée philosophique fournit les outils permettant de questionner ce que tous tiennent pour acquis et d’en faire ressortir un aspect méconnu mais central. Pour celui qui pense que tout va de soi, les avis différents sont source de mépris. Elle libère des préjugés et de ce que la culture ambiante juge intouchable malgré d’évidentes limites.

La philosophie redonne du mystère au monde, tout en stimulant une volonté d’en connaitre davantage, d’explorer de nouveau le monde pour en comprendre toutes les subtilités :

Sans doute la philosophie ne nous apprend-elle pas de façon certaine la vraie solution aux doutes qu’elle fait surgir : mais elle suggère des possibilités nouvelles, elle élargit le champ de la pensée en la libérant de la tyrannie de l’habitude. Elle amoindrit notre impression de savoir ce que sont les choses; mais elle augmente notre connaissance de ce qu’elles pourraient être; elle détruit le dogmatisme arrogant de ceux qui n’ont jamais traversé le doute libérateur, et elle maintient vivante notre faculté d’émerveillement en nous montrant les choses familières sous un jour inattendu[2].

Si le monde n’est pas tel qu’on le pense, pourquoi la philosophie ne l’explique-t-elle pas? Pourquoi un professeur force-t-il ses étudiants à lire de vieux textes tirés de la Grèce antique qui ne leur apprendront rien sur le monde actuel? Parce que la philosophie vise à donner les outils intellectuels pour penser par soi-même. Conséquemment, dire quoi penser reviendrait à nier au moins en partie le but de la philosophie.

« Jusqu’ici, on voit comment la philo empêche de tourner en rond, mais pas comment elle sauve des vies », me direz-vous. C’est qu’il y a un grand danger à agir lorsqu’on ignore tout d’un sujet, mais qu’on croit néanmoins savoir. C’est ce qu’on appelle la double ignorance[3]. Par exemple, une personne ne sachant pas comment faire de la voile ne s’improvisera pas capitaine. Elle peut être ouverte à apprendre, ce qui est salutaire. Au contraire, une personne ignorant qu’elle ne sait pas conduire un voilier se lancera dans l’aventure au péril de sa vie.

On peut être tenté d’avancer qu’un individu ne peut ignorer qu’il ne sait pas. Et pourtant, lorsque je demande en début de session qui n’aime pas la philosophie, de nombreuses mains se lèvent dans la classe. Par contre, lorsque je demande aux étudiants qui prétendent ne pas aimer la philosophie ce qu’ils en connaissent, la salle devient silencieuse. Si l’exemple fait sourire, c’est que ses répercussions sont anodines. Par contre, lorsqu’un individu doublement ignorant se présente en politique et qu’il remporte l’investiture du Parti républicain, les conséquences peuvent être désastreuses. À titre d’exemple, Trump ne reconnaitra jamais son ignorance de la politique étrangère américaine[4]. Il préfère se vautrer dans le sens commun en jouant sur ce qu’il y a de plus mauvais dans le peuple américain : ses préjugés envers les immigrants et sa prétention à imposer sa vision au monde entier.

Cass R. Sunstein, philosophe et conseiller du président américain Barack Obama, étudie les phénomènes de polarisation et de radicalisation[5]. Il soutient que nous avons naturellement tendance à nous joindre à des groupes ayant des idées similaires aux nôtres. Nous préférons les opinions validant la nôtre et la contradiction cause chez nous des sensations désagréables. Ce phénomène n’est pas problématique si nous fréquentons d’autres groupes aux idées diverses. Cette diversité épistémologique nous permet d’obtenir un portrait plus complet de la réalité et, par le fait même, d’être plus empathiques aux gens qui ne nous ressemblent pas. Or, certains groupes peuvent avoir tendance à s’isoler, à couper les liens avec le reste de la société. Dans ces groupes, il y a amplification des idées préexistantes; les idées contradictoires sont rapidement marginalisées. Ces groupes, en refusant de côtoyer les autres membres de la société, peuvent s’en faire une idée simpliste et déformée. Ils se polarisent et, si l’image qu’ils ont de la société est à ce point altérée qu’ils ne ressentent plus d’empathie pour ceux qui n’adhérent pas à leur discours, ils peuvent tenir des propos haineux et poser des gestes radicaux. L’extrémisme et le terrorisme naissent lorsque des individus en colère s’isolent de la société et se coupent de tous discours nuançant le leur. Des phénomènes comme La Meute au Québec constituent un exemple de ce genre de groupe isolé et refusant d’entendre l’autre. Internet contribue à la polarisation en offrant des lieux où les opinions contraires peuvent être facilement tenues à l’écart.

Le sens commun et les idées obtuses naissent en nous lorsque nous arrêtons de nous questionner. Un enfant se pose des milliers de questions, au point où ses parents risquent de perdre patience. À quoi bon se poser des questions sur ce qui va de soi? C’est tellement plus pratique de ne pas se poser de questions et d’avancer tête baissée. Ne plus se poser de questions désenchante le monde et le rend unidimensionnel. Sans nous poser de questions, nous cessons de connaitre la réalité des autres. Si le sens commun s’apprend, le racisme, le sexisme et la xénophobie s’apprennent aussi.

La philosophie permet de briser les chaines des préjugés qui nous enlacent avec l’expérience au point qu’elles nous apparaissent normales. Elle fournit les outils, non seulement pour défendre son opinion, mais aussi pour s’ouvrir aux nouvelles idées. C’est pourquoi il est essentiel que cette matière soit encore enseignée au cégep.

J’adore enseigner et voir dans les yeux des étudiants des étincelles lorsqu’ils découvrent que les préjugés de leur société ne concordent pas avec la vérité. Cette sensation est assez forte pour que je veuille quitter temporairement les Îles afin d’enseigner. Tous les étudiants ne deviendront pas philosophes (fort heureusement! Je ne suis pas sûr qu’un monde rempli de philosophes puisse être fonctionnel). Par contre, si j’ai motivé des étudiants à se questionner et à remettre en question le sens commun, alors j’ai atteint mon but.

La philosophie demande des efforts parce qu’elle questionne beaucoup. Mais cet effort en vaut la peine. C’est donc vrai que la philosophie peut sauver des vies. Toutefois, pour le savoir, encore faut-il que tu aies pris la peine de lire au complet ce billet. Mais ça, c’est une autre histoire.

 

Notes :

[1] Bertrand Russell (1989). Problèmes de philosophie, traduit par François Rivenc, Paris, Éditions Payot.

[2] Ibid., 180-181.

[3] Platon (2011). Alcibiade, présentation et notes par Benjamin Bélair, Anjou, Éditions CEC : 116e-118b.

[4] Réjean Bergeron (2016). « La double ignorance », La Presse, Opinion, [en ligne], 28 août, http://plus.lapresse.ca/screens/95df7a32-0df5-4ecb-bca8-c719e4962155%7C_0.html (page consultée le 10 octobre 2016).

[5] Cass R. Sunstein (2009). Going to Extremes: How Like Minds Unite and Divide, Oxford, Toronto, Oxford University Press.

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