Le Loup, la Sorcière, la Sirène et le Pirate

https://www.deviantart.com/delumine/art/Sailing-Away-499942506
Sailing Away par DeLumine

Un pirate naviguait sur des eaux inconnues ne sachant pas quelle fortune lui avait permis d’errer par ici. Sa quête n’était point une chasse au trésor sinon une modeste aventure de liberté. N’était-ce pas la plus grande des richesses? De n’avoir ni maître à servir ni idoles à vénérer n’avait été la seule véritable motivation de ce marin, abandonné à lui-même et aux aléas du temps. En ce bas monde, voilà un luxe que bien peu parvenaient à s’offrir. Et en ce matin de juin, fort loin à l’horizon, se distinguaient des nuages étiolés déposés sur la mer avec la grâce céleste et la dextérité d’un peintre. C’était une œuvre qui aurait donné à plus d’un la certitude de l’existence du divin. Mais la foi en l’au-delà n’avait pas encore conquis notre pirate, lui qui avait maintes fois entendu parler de créatures mythiques, de divinités maléfiques ou d’anges bienfaisants. Il ne savait qu’une chose: c’est parce que les marins préfèrent croire plutôt que de désespérer qu’ils sont si enclins à s’inventer des dieux. Alors que cette pensée guidait son esprit, il distingua au travers des couleurs pastel, la gamme mélodieuse qui agence le rose au bleu, une masse sombre qui soudain surgit. La Terre. La Terre était en vue! Et diable, c’était une Île, le plus énigmatique des endroits que l’on puisse rencontrer.

Un noroît favorable rapprochait bien tranquillement le pirate de sa nouvelle destination. S’il mettait immédiatement cap sur l’Île, il y serait avant la nuit. Seul à bord, lui qui combinait à la fois les rôles de capitaine, de matelot et de cuisinier, il n’en demeurait pas moins divisé sur une question; «devrais-je naviguer en longeant les côtes orangées, et donc prendre le temps de l’examiner de loin? Ou serais-je mieux de mouiller le premier havre protecteur et chercher à rejoindre les âmes établies sur ces terres?» La solution ne vint toutefois pas de lui. Car avant-même qu’il eut pu entamer véritablement sa réflexion, une voix merveilleuse l’atteignit droit à la poitrine. Un hymne lui était destiné à lui et à tous ceux qui prenaient la mer pour une route. La musique impossible à ignorer l’envoûta et le guida tout droit sur les dangereux caps rocheux qui se rapprochaient. Cette harmonie sans pareil n’avait nul besoin d’emprunter le canal auditif du marin pour être entendue. Le chant de la sirène pénétra directement son cœur, qui jusqu’alors indécis sur la manière d’aborder l’Île, se laissa diriger vers la voix scintillante, où il alla s’échouer.

Le voilier ne résista pas au choc contre le roc. Le roc non plus d’ailleurs. Tout de cet endroit était fragile. Les marées incertaines entretenaient un rapport mystique avec les berges. Que dire des courants marins qui viraient au rythme de saisons ou des dunes qui dansaient de tout leur corps, décidées à rejoindre la pleine lune, qui elle, les narguait. Quand le pirate ouvrit les yeux, la première chose qu’il sentit fut son souffle qui se mêla à la mer et au sable. Il sentit le sel envahir tout l’intérieur de son visage et le froid gagner ses muscles jusqu’aux os. Malgré la douleur, il comprit qu’il eut la chance de toute une vie. Il avait survécu à la violence d’une mer qui n’acceptait pas de voir sa force incorruptible être gênée par une Île. Puis, il se souvint. Ce n’était pas la mer qui l’avait amené ici, c’était bel et bien le chant d’une Sirène.

En scrutant les abords, le pirate vit qu’il ne pourrait rien récupérer de son voilier. Auparavant un fidèle sloop capable de remonter le vent sans trop d’efforts, un rocher l’avait en un éclair transformé en une épave totalement irrécupérable. Même ses effets personnels furent entièrement balayés par les courants et il n’avait en sa possession que quelques outils rudimentaires qu’il maintenait toujours à sa ceinture. À cet instant, alors qu’il songeait à ce qu’il venait de perdre et qu’il réalisait que de quitter cette Île ne serait pas une mince affaire, on s’adressa à lui :

-À peine arrivé que tu songes à partir, pirate?
-… Je… qui?… Pardon, je ne sais pas qui vous êtes, mais comme vous le voyez, je viens de m’échouer, vous pouvez m’aider avec ça?

Il était déjà affairé à ramasser du bois de plage, car la nuit tombait et un feu serait le bienvenu pour se sécher et se réchauffer, quand cette femme le surpris et l’interrogea. Elle était élégante, mince et arborait de longs cheveux gris décoiffés. Elle n’avait pas de rides, ce qui contrastait avec sa chevelure décorée de perles. Elle était chiquement vêtue avec sa grande robe en galuchat verdâtre et pourtant, ses pieds s’ancraient nus sur le sable mouillé de l’échouerie. Les puissants yeux bleus de la femme le fixait, inquisiteurs.

– Serait-ce donc l’appât du gain qui t’ait mené par ici?
– Je ne crois pas… non. Je possède tout ce que je désire, du moins, avant… ça!
– Un honnête pirate donc. Intéressant. Nous avons plutôt l’habitude de croiser des marins avides, effrontés et avouons-le, plutôt bêtes. Mais qui sait, peut-être es-tu une exception!
– Ça se peut…

Le pirate poursuivait son travail d’établissement d’un camp de fortune pendant qu’elle le regardait travailler, l’air suspicieux. Même si elle était à première vue distante et peu aidante compte tenu de la situation, quelque chose en lui le poussa à l’inviter à le rejoindre autour du feu naissant, qu’il venait d’embraser.

– Approchez donc! Ça me fera plaisir de répondre à votre attirail de questions. Et si seulement vous pouviez m’indiquer dans quelle direction se trouve le village le plus proche, je ne vous garderai aucun secret, promis!
– Voilà une promesse qui vaut cher. Je croyais que les pirates étaient plus monnayeurs de leurs secrets. Quoi qu’il en soit en soit, je veux bien vous accompagner dans votre malheur.

Autrefois des arbres gigantesques, c’était maintenant des troncs polis par la mer qui leur servit de siège pour se mettre à l’aise autour du feu. Le jour se faisait tard et dans le ciel une grande masse nuageuse ne permettait pas de voir l’astre qui passait enfin l’horizon. Quelques faisceaux perçaient et agrémentaient le gris ambiant d’une touche dorée apaisante. Le pirate prenait son aise, en retirant ses vêtements et les étalant sur un séchoir improvisé près du feu. À demi nu, encore ébranlé par l’impact du naufrage et totalement désinvolte, son attitude contrastait étrangement avec celle de la femme, qui semblait en plein contrôle d’elle-même. Elle accepta volontiers de lui indiquer la direction du village le plus proche, non sans s’être d’abord renseignée sur l’origine de cet étranger. Il lui parla d’une grande cité lointaine qu’il avait quittée, car elle renfermait bien des occasions et des possibilités et pourtant peu d’espoir ou de libertés. Il narra tout de son présent voyage, parsemé de découvertes, d’échecs et de trouvailles. Quand il eut enfin terminé son récit, en racontant tout jusqu’à cette même journée, qui allait marquer un tournant définitif dans son périple, la femme garda le silence un moment. Il l’observa, impassible. Elle lui rendit son regard. Puis, elle sourit, s’arqua le dos légèrement et se mit à chanter. C’était bien la voix qu’il était venu chercher. Son cœur en était certain.

CHAPITRE DEUX

Écoute la trame:

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