En ton absence

La mer est particulièrement agitée.

Sur la plage, le vent soulève le sable fin et fait follement danser les vertes ammophiles. Plus loin, d’énormes vagues vont se briser contre les falaises rouges, creusant peu à peu des cavités dans la roche friable. Un ciel foncé et gorgé de pluie gronde au loin, cachant l’astre solaire et ses chauds rayons.

Il y a aussi moi, unique individu sur cette grande plage, un carnet à la main.

J’ai envie de t’écrire. T’écrire quoi, au juste? Je ne sais pas trop. Je pourrais te dire que tu me manques, tout simplement, mais c’est trop dénué de poésie et trop simpliste pour décrire la douleur qui m’habite depuis ton départ. Ma pensée est remplie de mots qui m’échappent et de phrases qui refusent d’être portées par ma voix ou même de sortir par la pointe de mon crayon.

C’est dans un creux de dune que j’ai choisi de m’installer; un peu à l’abri du vent, mais pas trop quand même. Le vent, ça a le bénéfice de me rappeler qu’il existe encore quelque chose à l’extérieur de mon introspection.

J’ai envie de te rappeler notre enfance, lorsque nous venions ici ensemble. Nous passions nos après-midi d’été à longer la mer en cherchant des crabes, et en remplissant nos poches de coquillages et de petites pierres que nous finissions par oublier dans le fond d’un sac ou dans une portière de voiture. Parfois, nous en décorions les édifices de nos vastes cités de sable, puis nous regardions la mer ravaler toute cette civilisation imaginée que nous venions de mettre au monde.

Ensuite, nous avons vieilli. Nous ne construisions plus de cités éphémères sur les plages, mais nous y organisions des feux de plage avec notre gang. Bains de minuit, bières et musique improvisée autour du feu, camping dans les dunes… c’était comme si le temps s’arrêtait, l’instant d’une soirée, pour nous laisser exister librement, sans les contraintes auxquelles la vie nous avait habitué.

Et puis il y a cette fois où tu m’as annoncé ton départ.

Enfin, ce n’était pas exactement un départ, mais c’est tout comme. Tu avais attrapé le crabe qu’il ne fallait pas, et tu souffrais de plus en plus. Avec espoir, tu devais partir subir des traitements médicaux dans un institut quelconque dans la métropole. À l’autre bout du monde, de notre monde.

J’attends encore ton impossible retour.

Quelques gouttelettes de pluie commencent à laisser des marques foncées dans mon carnet. Je pense brièvement quitter cette plage et abandonner cette idée folle de t’écrire.

Lorsqu’ils m’ont annoncé ta mort, j’ai refusé catégoriquement d’y croire. C’était impossible. C’était un mensonge. Tu ne pouvais pas avoir disparu, comme ça, sans prévenir. Tu me répondrais peut-être que tu avais essayé de le faire, mais je n’y aurais pas plus cru. De toute façon, rien n’aurait pu m’y préparer, pas même tes propres paroles. Peut-être que si j’avais pu être témoin, avec mes propres yeux, de ton corps froid figé par la mort, j’aurais moins de peine à y croire.

Tu me dirais probablement que toute chose a une fin, ou que tout le monde finit par y passer. Je le sais bien… mais j’espérais qu’un jour, toi et moi, nous pourrions nous asseoir sur des chaises berçantes dans une résidence pour personnes âgées et vivre ensemble la nostalgie du bon vieux temps. Je ne prévoyais pas vivre le restant d’une vie sans toi. Tout est gris et terne en ton absence.

En plus, j’aurais plein de blagues à te raconter, mais tu n’en rirais pas. Les écrire, ce n’est pas comme les dire; ça n’a pas le même effet. Je les garderai dans un tiroir, au fond de ma mémoire, pour te les dire si on se revoit un jour.

La pluie commence à tomber de manière plus soutenue. Je dois cesser d’écrire.

Je reviendrai bientôt voir si tu y es.

Prends soin de toi.

 

Trame:

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