Bernadette

À 15h34, tout était réglé.

Bernadette avait apposé sa signature au contrat, entre celle de son médecin et celle du notaire; le tout était d’une limpidité exemplaire. Dans cinq jours ouvrables, le 29 février, Bernadette cesserait de vivre.

Auparavant, ce privilège – si on peut oser appeler ça un privilège – de décider de l’heure de sa propre mort était exclusif aux personnes si malades qu’elles n’ont plus d’espoir de guérison, de même qu’aux personnes si tristes qu’elles n’ont plus d’espoir de bonheur. Bernadette, elle, n’était ni malade, ni triste; c’est bien là son problème. Elle s’emmerdait, tout simplement. À 109 ans, elle était toujours en pleine forme – quoique d’apparence vénérable –, si bien que son état de conservation inusité attirait constamment l’attention de journalistes en manque d’actualité (« avez-vous un bon transit intestinal? ») et de personnalités politiques en manque de sympathie (« avez-vous déjà pensé à devenir sénatrice? »). Or à force de serrer des mains opportunistes et de recevoir des compliments maladroits sur sa relative immortalité, elle accumulait une certaine lassitude; elle avait seulement envie d’avoir la crisse de paix. Après avoir laissé mûrir ses réflexions, elle avait donc pris la décision de simuler de graves symptômes d’une maladie rare et incurable afin de justifier sa requête de suicide assisté.

Sans trop de cérémonie, elle quitta donc le bureau du notaire pour retourner à la résidence Nouvel Éveil ™, où elle logeait depuis une quarantaine d’années, afin d’y passer les derniers jours de sa vie. Il faisait soleil et la mer était calme.

***

Lorsque Bernadette recevait des personnes à sa chambre, les couleurs délavées et les formes ingrates du bâtiment voisin attiraient immédiatement leur attention : « Wow! Ça s’rait tellement une belle vue sans c’t’e building là! »

Elle, évidemment, le savait déjà. Trente ans plus tôt, c’était la mer qu’elle voyait par sa fenêtre, pas les Condos Horizon ™. Elle aurait tout de même préféré que les gens regardent ses orchidées et ses rhododendrons, dont elle prenait grand soin.

Claude, le propriétaire de la résidence Nouvel Éveil ™, était bien gentil avec elle. Après tout, l’attention médiatique dont bénéficiait parfois Bernadette faisait aussi parler de son établissement, et il avait évalué que sa résidente la plus âgée lui avait fait engranger des profits d’environ 9 781,93 $ au cours du dernier exercice financier. Il tenait donc à lui témoigner son éternelle gratitude en lui offrant du chocolat à la Saint-Valentin et à Pâques, ainsi qu’en lui faisant un rabais de 20 % sur son loyer à chaque dernier mois du bail.

« Ah! Quelle chance de vous avoir comme cliente, madame Bernadette », lui disait parfois Claude. « Ah! Quel lèche-cul », pensait aussitôt Bernadette.

Peut-être que sa vie aurait pris une tournure différente si elle avait eu une famille; hélas pour elle, son premier mari, Hector, l’avait laissé au bout de deux ans de mariage pour aller vivre sur la Côte d’Azur après avoir découvert qu’il préférait les hommes, tandis que son deuxième mari, Ovide, est mort noyé lorsque sa montre s’est accrochée à un navire qu’on mettait à l’eau, une semaine seulement après les noces. Elle avait donc choisi de faire une croix sur la vie de couple, et a plutôt investi sa pétillante énergie dans son métier d’infirmière et dans sa passion pour la botanique, avant de se retrouver à la résidence Nouvel Éveil ™ quelques années après sa retraite pour ce qu’elle espérait être une période relativement courte.

Il faut dire qu’au départ, la vie en résidence était plus stimulante; elle s’était faite plusieurs amies avec qui elle partageait de bons moments, notamment en jouant au poker; elle a longtemps possédé le titre de « Championne de poker Texas Hold’em de la résidence Nouvel Éveil ™ », comme en attestent les médailles accrochées à sa fenêtre pour cacher les Condos Horizon ™. Cependant, en grimpant les échelons d’ancienneté de la résidence, ses partenaires de jeu l’ont toutes précédées dans la mort – l’une d’elles, Abigail, avait notamment succombé à un infarctus lorsque Bernadette avait gagné la mise avec une flush royale; d’ailleurs, personne ne lui a encore ravi le titre de « Pire mauvaise perdante de la résidence Nouvel Éveil ™ ». Sans elles, Bernadette trouvait le temps long.

Tout ce qu’elle espérait, ainsi, était d’enfin pouvoir passer à autre chose, et de cesser de faire la une de l’hebdo local à chacun de ses anniversaires (« Insolite : une dame de 109 ans entarte le député avec son propre gâteau d’anniversaire »). Elle considérait avoir vu tout ce qu’elle avait à voir.

***

Arriva le jour fatidique où Bernadette avait prévu de mourir. Il faisait soleil et la mer était calme.

L’espoir qu’elle caressait était de ne pas bêtement recevoir d’injection létale; c’est, du moins, la demande qu’elle avait faite à son médecin. Elle espérait quelque chose d’un peu plus original; après tout, on ne meurt pas tous les jours! Cependant, à l’hôpital, il y a des protocoles bien stricts qui doivent être respectés, et on avait troqué l’injection pour quatre petites pilules blanches. Ça lui semblait tout aussi bête qu’une injection, mais au moins ça ne piquerait pas; c’est déjà ça de gagné. Elle revêtit donc ses derniers habits – une jaquette bleue et des pantoufles bleues – et s’installa dans le lit où elle allait mourir. Celui-ci n’était d’ailleurs pas trop confortable, et elle espérait que ça ne troublerait pas son dernier sommeil.

Impassible devant sa mort prochaine, elle avala les pilules et pris son mal en patience.

Ses partenaires de poker l’attendraient peut-être, Ovide aussi. Ça, c’est s’il y a quelque chose après la mort; s’il n’y a rien, elle ne s’en rendrait probablement pas compte, de toute façon.

Mine de rien, elle se sentait de plus en plus apaisée. Sa pétillante énergie la quittait : elle savait qu’elle n’aurait plus à voir les Condos Horizon ™, ni à entarter le député pour qu’il la laisse tranquille, ni à subir les prudents excès de gentillesse de Claude. Toutes ces choses s’évaporaient doucement, comme emportées par une brise.

Et c’est là, le 29 février à 18h08, alors que son esprit s’éteignit, qu’elle trouva la crisse de paix.

 

Trame: 

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