Les Îles, de loin

brise-glace

 

Je me suis longtemps demandé pourquoi je revenais toujours aux Iles.

 

Non, bien sûr, qu’il n’y ait aucune bonne raison de les aimer : bien avant d’y mettre les pieds, la simple vue de l’Ile d’Entrée avait suffit à me convaincre, comme tant d’autres j’imagine, qu’il y avait quelque chose de spécial dans ce rocher aux vaches sauvages couvert d’herbes émergeant de la mer comme l’Ile au trésor du conte, après une traversée qui, pour quelqu’un grandi loin dans les terres, avait déjà quelque chose de fascinant. Impression que ne feraient que renforcer mes quatre séjours sur l’archipel : l’immensité des plages nues, la route bordée d’eau des deux bords, les petites maisons colorées, les quelques épinettes tordues, et surtout, le vent, le vent qui vous siffle aux oreilles au point où c’est le silence qui finit par en devenir sonore.

 

Oui, les raisons d’aimer les Iles ne manquent pas.

 

Pourtant quand je pense à l’archipel, les souvenirs qui me viennent ne sont pas tous agréables. Pour être parfaitement honnête, aux Iles, je me souviens surtout d’avoir racler le fond.

 

Le premier contact avait déjà été passablement mouvementé : à peine arrivé-e-s, une tempête s’était abattue sur le « nous » que nous formions, moi, mon amoureuse et nos deux bicyclettes. Dans cet étrange alignement planétaire qui synchronisent parfois les éléments et nos émotions, j’avais eu ma première engueulade avec celle que je croyais sans doute un peu naïvement être la femme de ma vie, chicane d’autant plus mémorable qu’elle était la première. Sous une pluie battante et des vents à soulever de terre les quelques touristes encore assez niais pour avoir emporté un parapluie, au bout du bout du camping de Gros-Cap, c’est-à-dire au bout du monde, la mer déchainée cognait du poing sur les fragiles parois de la relation que nous avions maintenu à distance pendant six mois, pendant que nous essayions tant bien que mal de nous coordonner pour monter la tente et l’empêcher de partir pour le large, nos retrouvailles avec.

 

La deuxième fois, la tempête était certes déjà passée. Ou pour mieux dire, j’errais dans ses débris. Mon couple avait volé en éclats depuis au moins deux ans, si ce n’est pas plus ; toutes les relations que j’avais à demi essayé d’entreprendre depuis aussi, en grande partie par ma faute. Je revenais des grandes coupes forestières de l’Ouest où je travaillais comme planteur d’arbre et que j’avais fui pour échapper à la solitude écrasante qui me pesait sur le dos : je cherchais désespérément une porte de sortie, n’importe laquelle, quand, sur internet, mon ami Nico avait partagé l’annonce d’emploi du Musée de la Mer. J’avais appliqué, passé l’entrevue par skype assis dans le gazon de la bibliothèque de Fort Saint-James avec à peu près deux heures de sommeil et une quantité improbable de bières dans le corps, et miraculeusement, obtenu l’emploi. Trois semaines plus tard, je gravissais la rampe hors du ventre du CTMA avec ma minivan dans laquelle s’empilaient la quasi-totalité de mes possessions matérielles, et, sur le siège passager, de mes échecs.

 

Plus j’y pense, et plus ce dont je me souviens des Iles, c’est surtout de cela : le fond. Les promenades mélancoliques dans la brume, le long du Cap avec mon amie Maryse ou seul et hébété sur la principale de Cap-aux-Meules, en proie à des dilemmes insolubles ou à une fatigue implacable ; les nuits à regarder le plafond de la vanne et à compter mes échecs pour faire passer l’insomnie ; les kilomètres avalés pour le simple fait de sentir qu’on avance, même si on sait qu’en vrai on tourne en rond.

 

Et de la mer, cette immense mer qu’il fallait traverser pour y entrer ou en sortir, cette immense mer pleine de glaces, d’écumes, de loups fugitifs soulevant à peine quelques gerbes et d’oiseaux railleurs, cette mer d’un bleu profond, cette mer aux bouillons vert dans lequel le traversier traçait son sillon blanc, je me souviens surtout d’une chose : l’envie qui m’avait pris, à l’aller comme au retour, de m’y jeter une bonne fois pour toute.

 

Oui, des Iles, je me souviens surtout de l’envie de mourir.

 

Il faut sans doute que je fasse ici une mise au point : j’écris ce texte depuis Salento, petit village des montagnes cafetières de la Colombie, pays où a été inventé le réalisme magique et où quiconque a voyagé ne se demande même pas pourquoi. C’est sans doute cette double distance – temporelle et géographique – qui me permet une telle confession. C’est aussi le constat que même devant des paysages aussi impressionnants que ceux qui m’entourent aujourd’hui, même si j’ai toujours préféré la montagne aux plaines, les lacs à la mer et la forêt aux plages, je reviens quand même toujours, à un moment ou à un autre, vers les Iles.

 

Pourquoi donc revenir sans cesse à ce lieu où je me suis vu presque en fantôme ? Pourquoi revenir sans cesse en pensée comme en personne à ces Iles où j’ai souhaité disparaître ? Est-ce pour le simple fait de voir les bords du monde être lentement et irrémédiablement avalé par la montée des eaux ? Est-ce parce que les Iles sont en quelque sorte le début de la fin ? Par mélancolie, ce que Victor Hugo que je déteste citer mais que je cite quand même a appelé « le bonheur d’être triste » ?

 

Non pas, encore une fois, qu’il n’y ait pas eu de bons moments : par exemple, cette fois où j’avais marché les quinze kilomètres de sable du Sandy Hook après la job, nu pied et tente à la main, accompagné seulement par la menace des nuages noirs qui reflétaient parfaitement mon état d’esprit. Pourtant, ce soir-là, il n’y avait pas eu d’orage, au contraire une improbable éclaircie. Je me souviens comme si c’était hier de monter le campement, d’abandonner mes vêtements dans le sable, de faire un petit feu de bois de grève et, seul sur le bout du banc, autre bout du monde, seul sur ce qui m’apparaissait être alors la terre entière, de regarder le soleil plonger dans la mer, assis le cul dans l’eau.

 

La liste pourrait durer longtemps, mais l’essentiel tient à ceci : tous ces moments, aussi puissants ont-ils été, agissaient toujours comme une délivrance, comme un de ces rayons de soleil qui perce le ciel avant que ce dernier ne se referme aussitôt.

 

Je me donc demandais ceci – quelle question redoutable – : pourquoi ? Pourquoi les Iles ? Au-delà de tous les clichés de carte postale auxquels je n’ai jamais réussi à croire sincèrement, qu’est-ce que les Iles ont eu, ont encore, pour moi, de spécial ? Moi qui ai passé près de cinq ans à écumer le continent américain de l’Alaska à la Colombie en passant par l’Argentine et la Gaspésie, moi qui combine un besoin maladif d’espace et un manque grave à ma culture : celui de ne pas savoir nager. Qu’est-ce qu’un être aussi terrestre pourrait faire d’autant d’eau ? Comment ne pas s’y sentir pris au piège ?

 

Oui, je me souviens maintenant, toutes ces heures passées à regarder la mer, le cœur serré, en me sentant enfermé dans ma propre tête, prisonnier de cette terre rouge et étroite, de ces longues plages vides et sans relief. Cet enfermement des Iles, ce grand encerclement de la mer, je ne l’ai jamais ressenti autant que la troisième fois que j’y suis allé, même si c’est peut-être celle où j’ai aussi enfin brisé le siège. Pour entrer, il avait d’abord fallu s’y reprendre une dizaine de fois plutôt qu’une avant de réussir à briser l’anneau de glace. Accoudé à la rambarde, je regardais l’étendue des glaces descendues du grand Nord quand j’avais aperçu brièvement un bout de vie, tache sombre dans tout ce blanc, un phoque se se jeter à l’eau, laissant à peine une éclaboussure.

 

Une fois rendu dans le chalet de Nico, j’avais enfin compris quelque chose, entouré par mes ami-e-s : je ne m’installerais sans doute jamais aux Iles. Je n’y vivrais pas, mais j’y reviendrais sans cesse. Pas pour des vacances ; pas même l’été, ou pas nécessairement l’été. J’y reviendrais comme on va à sa cachette, comme on s’enfouit dans un tas de couvertes érigées en cabane ou comme on retrouve sa cabane érigée dans le bois. J’y reviendrais comme on revient à un refuge, j’y reviendrais quand tout va mal, quand j’ai besoin de me laisser aller par le fond, quand j’ai besoin de ne trouver sur la plage qu’un cadavre de baleine et de regarder dans ses viscères étalés au soleil comme si je me regardais dans le miroir. J’y reviendrais pour avoir un break du monde et temporiser mes éternelles envies de trouver une raison d’être à l’existence. J’y reviendrais comme dans l’œil d’un cyclone, comme au bout d’un hameçon, pour me laisser trainer au bout de la ligne en attendant de retrouver mes sens.

 

Je reviendrais au Iles parce que maintenant je sais que dans un coin de ma tête existe cet endroit, que, comme un tiroir secret, je peux ouvrir à tout moment.

 

Et si ça va mal, vraiment mal, je sais que sur ces longues plages, là où des centaines de bateaux sont venus s’échouer, je pourrai toucher le fond, c’est-à-dire toucher terre, me laisser aller un peu à pencher dans le courant et, lentement mais surement, entreprendre de remonter à la surface.

Jean-Pascal Bilodeau

 

Trame : Échapper au Sort, de Karkwa

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