“Es-tu une fille des Îles?”

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Crédit photo : Éloïse LeBlanc

 

“Es-tu une fille des Îles?”

Une réponse aux variations multiples.

Certains jours, elle se sentait prise dans un rôle d’imposteur. Sa mère, une fille bien d’ici était devenue avec le temps doctorante dans la métropole, et ne revenait maintenant que deux semaines par année, le temps des vacances estivales. Elles réalisaient, mère et fille, la qualité temporaire de leur séjour insulaire. Elles s’en tenaient à répondre, sans préciser, que d’éviter la canicule montréalaise en étant dans un si bel endroit, c’était un beau plan pour une évasion d’été. La fille était aux Îles, mais simplement en tant que travailleuse saisonnière.

D’autres jours, elle avait envie de scander “ J’suis Éloïse, à Josée, à Laurette, à Éva, à Marie ”. Quatre générations de femmes bien d’ici l’avaient précédée.

Il y avait tout de même eu ces moments, ponctuels, où elle y avait cru. Elle était parfois une fille des Îles.

***

Il était bien passé minuit. La transparence des vagues qui se brisent sur la côte ne s’observait plus. L’opacité offrait une liberté encore poignante aux mouvements de son corps nu dans les eaux. Ses mains, puis ses bras, coupaient sans retenue et sans destination à travers le liquide salin. Sa poitrine, trop souvent prise dans une structure contraignante, se voyait simultanément raidir par la froideur des flots, et se libérer de par la souplesse de l’environnement. Elle se sentait tellement consciente de son corps, sans pour autant en sentir la lourdeur ou les contraintes. Ses pieds, déliés de leur inévitable contact avec le bas, de l’emprise de la gravité, se contractaient selon leurs

propres règles. Par moment, ses orteils exprimaient un besoin de prendre l’air, au même titre que ses poumons. Et puis, son ventre et sa peau tendue se renversaient pour faire face à la lune, s’exposant temporairement à la brise. Engorgé, le corps s’oubliait sur la surface liquide. Après avoir été submergée dans les eaux froides, le sentiment de légèreté du corps se perpétrait, même lorsque extirpé des eaux. Désengourdit, les muscles se relâchaient, de moins en moins raidis. Dans tous les cas, la tête un peu moins éprise. Inspire les paupières closes. Expire vers les flots. Respire avec la houle. Transpire un peu d’eau salée.

Elle appartenait au paysage.

***

Quelqu’un avait laissé un Mister Freeze rouge dans le fond de gravelle du bord du chemin. Pas encore ouvert, il se laissait choir, de tout le lousse que sa forme maintenant liquide lui permettait. Elle l’avait remarqué, marchant pour se rendre à la Coop l’Unité, sur le chemin du Gros-Cap. Pendant un instant, elle en avait oublié d’idéaliser les Îles qu’elle venait de retrouver. Elle en avait oublié la présence de la mer, partout à moins de cinq kilomètres. Peut-être que c’était ça en fait, être une fille des Îles. Se donner le droit d’être distraite, dans toute cette beauté.

***

Accompagnées de la guitare acoustique et de ces autres voix s’harmonisant au creux de la nuit, les notes qu’elle produisait ne lui semblaient plus aussi fausses. Un regain de confiance dû à l’effet de groupe.

À la lueur du feu, tout apparaissait sous un jour plus décomplexé : les traits des visages étaient adoucis, ainsi que le regard critique que l’on porte sur soi-même. La lumière aux teintes chaudes se faufilait dans les regards de ces gens assis à même le sable. Elle sentait qu’on acceptait les échos de sa voix, même fatiguée.

Le gars à la guitare se lançait le défi d’apprendre, à froid, les accords de Ma mère au nord de Philémon Cimon. Une mélodie qui s’entamait avec un touché délicat sur les cordes de l’instrument, et qui se continuait avec l’arrivée de voix en murmures. Elle se surprenait à tenir juste assez longtemps le ré mineur, à faire partie de cette chorale de voix insulaires, son corps en entier pris d’un frisson.

Elle y avait cru par le passé : très souvent, le bonheur se résume à écouter en boucle des chansons tristes. Elle le ressentait à l’instant : le bonheur s’incarne complètement lorsque des chansons tristes sont vécues, en simultané, par une gang autour d’un feu.

***

Les soeurs de sa grand-mère, les huit sans exception, étaient conviées à un souper. Évènement qui prit, très rapidement, la forme d’une intervention. À sa droite, une d’entre elle entra sans hésiter dans le vif du sujet. Elle réitéra la question qui avait été posée bien des fois auparavant : « as-tu un p’tit chum? »

À sa gauche, on répondait à sa place:

– Une belle fille comme elle doit avoir ben de l’attention c’est certain !

  • –  Un p’tit gars des Iles, ça serait le fun, pour que tu restes plus proche.
  • –  Le gars à Mario, y’es-tu encore célibataire?

    Dans cette conversation, où elle n’était qu’observatrice, on avait tout de même conclu, sans lui demander son avis, qu’elle pourrait facilement devenir une fille des Îles. Si elle s’établissait avec un gars du coin.

    ***

“Finalement, t’es-tu une fille des Îles toi?”

Je suis encore, trop souvent, au milieu des brumes. Mais j’ai tout de même trouvé un petit espace à habiter sur l’Île blanche en dérive.

 

Par Éloïse LeBlanc

Sa trame : « Ma mère au nord » de Philémon Cimon

 

 

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