Année

Un an déjà que j’habite sur un archipel.

Un an à voir la mer tous les jours; un an à sentir l’air salin et à me faire ébouriffer par un vent qui souffle sans s’essouffler; un an à réapprendre à vivre au contact de nouvelles expériences, de nouvelles personnes et de nouvelles idées.

Un an, c’est si peu, pourtant, et me voici ancré ici pour ce qui s’annonce être une vie.

«Oui, mais tu trouves pas ça loin, des fois?»

Prétendre que je ne me sens pas loin des mien.ne.s serait un mensonge; c’est peut-être ce qui est le plus difficile dans une histoire comme celle que j’ai choisi de vivre. Loin de parents qui vieillissent, sans frère ou sœur pour en prendre soin; loin d’ami.e.s avec qui j’ai grandi intellectuellement et émotionnellement; loin de lieux que j’affectionne. 

C’est un choix que j’ai fait: celui de faire plusieurs petits deuils afin de m’autoriser l’exploration de la nouveauté. Il y a quelque chose de grisant dans cette nouveauté; elle me permet de me tailler une place dans ma propre tête, de mieux m’écouter, de me réinventer.

Je me considère privilégié d’avoir pu faire les choix qui m’ont mené ici.

Et puis, je ne suis pas à plaindre: les Îles sont peuplées de charmantes personnes qui ont tôt fait de m’accueillir parmi les leurs et de me guider dans cette nouvelle vie. Je ne serai peut-être jamais vraiment un madelinot, et je n’ai pas d’attachement particulier qui me donne aujourd’hui le goût de porter les gentilés des lieux où j’ai précédemment vécu. Je trouve un certain plaisir dans mon statut d’apatride, dans le rôle de celui qui s’est simplement posé quelque part, pleinement conscient du contraste qu’il représente.

«Oui, mais tu trouves pas ça difficile, l’hiver aux Îles?»

Non.

Je trouve sain le rythme lent de la saison froide, qui se prête bien à l’introspection et à la créativité.

Tu crois que les Îles, c’est beau seulement l’été? Viens voir la banquise, ce désert de glace à perte de vue, qui nous enferme et qui nous protège à la fois dans sa douce et froide étreinte. Viens voir les couleur éclatantes du ciel aux crépuscules d’octobre et aux aurores de mars. Viens voir la puissance des blizzards qui effacent tout le paysage d’un seul trait. Viens voir la voie lactée que tu ne verras jamais de ton appartement ou de ton condo.

Viens me voir.

«Oui, mais…»

Chut.

Un an déjà, et le temps continue son œuvre. Les falaises s’érodent, le climat se réchauffe et les baleines meurent.

Un an, pour le meilleur et pour le pire; pour la vie, l’amour et la mort.

Et moi, dans tout ça, je respire enfin.

 

Trame:

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s