Le chat de galerie

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La femme au chat dans un fauteuil, Pablo Picasso, 1964

 

Une tasse de café à la main, elle tira une chaise de dessous la table et s’assit. Dehors, l’automne s’était installé depuis plusieurs semaines. Par la porte vitrée donnant sur la galerie, la femme apercevait le jardin. L’herbe que personne n’avait tondue depuis la fin de l’été avait repoussé en touffes hirsutes et jaunies. Les willows déplumés frissonnaient sous le vent léger. Dans sa main, la tasse était chaude, l’odeur réconfortante. Elle étendit les jambes jusqu’à atteindre le rayon de soleil qui pénétrait par la vitre, faisant briller le plancher. Aussitôt, elle sentit une chaleur bienvenue traverser ses bas de laine. Elle remua les orteils avec un sourire et avala une gorgée de café.

À ses pieds, un chat angora noir s’étalait de tout son long dans la lumière matinale. La femme posa sa tasse sur la table et se laissa glisser près de lui. Elle lui effleura délicatement le flanc, sourit en sentant sous ses doigts la chaleur accumulée par la toison gorgée de soleil. Sans l’ombre d’une réaction, le chat continua à dormir. Elle lui fit une dernière caresse et retourna s’asseoir. Les deux mains jointes sur sa tasse, elle l’approcha de son visage assez près pour sentir la chaleur moite sur sa peau. Les yeux au fond du café, elle perçut plus qu’elle ne vit le mouvement du chat. Debout, immobile, il dirigeait toute son attention vers un objet inconnu de l’autre côté de la porte vitrée.

Sa curiosité aiguisée, elle s’approcha à son tour et regarda dehors. Elle ne vit rien d’abord, puis un léger balancement dans l’herbe jaune attira son regard. Un chat gris émergea du gazon abandonné. Il approcha sans se presser et d’un bond léger sauta sur la galerie. Aux pieds de la femme, le chat noir restait immobile, tout son corps tendu vers le visiteur. Choisissant d’ignorer l’étranger, il fit soudain demi-tour pour rejoindre son bol de nourriture et commença à manger. La femme entendait les croquettes craquer sous les dents acérées. Le chat gris, lui, avait entrepris une toilette désinvolte. Il cessa brusquement ses ablutions et se tourna vers elle. Leur regard se croisa. Un instant, elle eut l’impression ridicule qu’il lui avait fait un clin d’œil. Avant qu’elle ait eu le temps de revenir de sa surprise, le chat avait bondi et disparu.

Le lendemain matin, la femme descendit l’escalier. Elle avait pris une douche. Ses cheveux mouillés parsemaient de gouttes le plancher verni. Aux pieds des marches, trois chats somnolaient sur le divan. Le chat noir, assis au milieu de la cuisine l’attendait sans impatience. Elle ouvrit le rideau de la porte vitrée, s’approcha du comptoir, sortit un sac de croquettes et en emplit quatre bols qu’elle déposa par terre. Les chats rappliquèrent en trottinant et s’installèrent chacun devant un bol. Un grand rouquin, mince et haut sur pattes à la démarche chaloupeuse. Une mini-minette tigrée tout en délicatesse, qui hésita un instant avant de commencer à manger. Son préféré : un gros mâle doux comme une caresse, blanc comme la neige à l’exception de la tâche noire qui lui couvrait l’œil droit en un cercle parfait, lui donnant l’air d’un vieux diplomate en monocle. Le chat noir mangeait un peu à l’écart, son poil long et laineux traînant sur le plancher. Elle se dirigea vers la porte vitrée et vérifia qu’elle était bien fermée. Sur la galerie, le chat gris observait le jardin. Elle remarqua qu’il lui manquait un morceau d’oreille, gelé sans doute un hiver précédent, mais son poil semblait épais, prêt déjà pour l’hiver à venir. Elle lui trouva l’allure athlétique. « Un bien bel animal » songea-t-elle. L’idée qu’il avait peut-être faim effleura son esprit, mais pensant à la journée chargée qui l’attendait, elle retourna à ses occupations.

À son retour du travail, le chat gris se trouvait encore là. Elle le découvrit patte en l’air, se léchant méticuleusement l’entrejambe. Un mâle, sans aucun doute. Elle songea avec une pointe de mauvaise conscience à ses quatre chats stérilisés. Le prix d’un toit et d’une gamelle pleine? Le prix de l’amour? Assis à côté d’elle, le chat noir semblait se poser la même question.

Le jour suivant, le temps froid et maussade rendait l’automne nettement moins séduisant. Profitant de cette journée de congé bien méritée, la femme s’était installée à la table et pianotait sur son ordinateur portable. Au pied du comptoir, les quatre chats grignotaient sans grande faim les quelques croquettes traînant encore dans leur bol. Une rafale de vent plus forte que les autres fit craquer les murs de la vieille maison. La femme leva les yeux. Assis sur le seuil de la porte, le matou gris regardait dans la cuisine. Avec un soupir, elle se leva et alla servir un cinquième bol de croquettes. Elle s’approcha de la porte et étudia l’intrus avec attention. Maintenant qu’elle était plus près, elle distinguait sur son nez plusieurs cicatrices, laissées sans doute par quelque rude adversaire. À travers la vitre, le matou fixait sur elle son regard. Elle sursauta. Cette fois, elle en était sûre, il lui avait fait un clin d’œil. Elle laissa échapper un rire léger, ouvrit la porte et déposa le bol plein sur la galerie.

Le mauvais temps n’avait pas duré. Lorsqu’elle ouvrit le rideau le lendemain matin, le soleil était de nouveau là. En bas de laine, la femme sortit sur la galerie tenant à bout de bras un sac de voyage qu’elle venait de laver. La machine avait mal essoré le tissu plastifié et le sac dégoulinait devant elle sur la galerie. Dans le jardin, les willows nus dansaient vigoureusement. Le vent persistait, mais la galerie offrait un abri appréciable. Elle suspendit par une de ses anses le sac à la rambarde de bois. Le matou, cajoleur, vint se frotter sur ses jambes. Elle le considéra avec un peu d’étonnement, puis se pencha et le prit dans ses bras. Il se laissa faire en ronronnant. Elle lui accorda une caresse, le reposa par terre et rentra dans la cuisine.

En fin d’après-midi, la femme sortit de nouveau. Le vent était tombé, il faisait doux sur la galerie. Roulé en boule, le matou dormait confortablement, lové dans le sac tombé à terre. Elle sourit et tira doucement sur un coin. Réveillé, le chat cligna des yeux et quitta sa couche. La femme se releva, sac en main. Une odeur âcre, nauséabonde monta jusqu’à elle. Elle renifla le sac, mais l’éloigna bien vite de son nez. Fâchée, elle lança au matou un regard sévère, l’enjamba et rentra dans la maison en fermant la porte sans ménagement.

La neige s’en vint avec la noirceur. La première neige. Dans la cuisine, les quatre chats se partageaient courtoisement le divan. Le chat noir, qui avait pris possession d’un accoudoir, semblait veiller au grain. La femme se préparait à souper. Il faisait chaud près du poêle, elle enleva son chandail de laine. L’odeur appétissante des préparatifs du repas emplissait la pièce. Elle considéra son assiette avec satisfaction et la déposa sur la table. Puis, elle se servit un verre de vin, dont elle avala une première gorgée avec un indiscutable contentement. Elle s’installa à table et commença à manger. Prise d’une pensée soudaine, elle tourna la tête vers la porte. Recroquevillé contre la vitre, son poil gris parsemé de flocons blancs, le matou semblait perdu dans la contemplation du plancher de la cuisine. Se sentant peut-être observé, il tourna la tête vers elle. Une fois encore leur regard se croisa. Lui avait-il fait un clin d’œil? La femme posa sa fourchette, se leva et se dirigea vers la porte. Le matou ne la quittait plus des yeux. Derrière la paroi de verre, il émit un miaulement silencieux. Détournant le regard, elle ferma résolument le rideau et retourna s’asseoir. Sur le divan, les chats continuèrent à dormir.

Au petit matin, une couche de quelques centimètres de neige lisse et moelleuse recouvrait la galerie. Sans laisser de traces, le chat gris avait disparu.

Séverine Palluel, décembre 2019.

La trame :

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